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Histoires de Bretagne

1 - Danse traditionnelle en Haute Bretagne

2 - La civilisation des Riedones et la "Bretagne préhistorique"

3 - "Les Chouans" et "Béatrix" de Balzac et la Chouannerie en Acigné

4  - Acigné et la Duchesse Anne

1 - "Danse traditionnelle en Haute Bretagne" :  à cette belle fête de la "Gallésie" à Monterfil ce dimanche 29 juin 2014, Marc CLERIVET a donné son accord pour nous permettre de divulguer "grand public" l'évolution de nos danses gallèses sur des périodes du 19 et 20è siècles. Son ouvrage de référence de 468 pages est édité par "Dastum" et les "Presses Universitaires de Rennes" dans la Collection "Patrimoine Oral de Bretagne". Voici des extraits :

     L'ensemble des répertoires traditionnels dansés recueillis en Haute Bretagne peut être divisé en deux corpus bien distincts :

                                                             les branles et les contredanses        

L'appellation "branles" issue des 16 aux 18è siècles concerne les danses en chaîne ouverte ou fermée avec une répétition uniforme d'un groupement moteur défini et qui, selon les cas, correspond à 3, 4, 6 ou 8 pulsations musicales.La frontière linguistique n'ayant jamais constitué une barrière pour les pratiques culturelles un grand nombre de ces branles était commun aux deux zones linguistiques de Bretagne : "En Dro", la "Pilée menue", "Rond de Penthièvre".Tous les branles gallos recueillis étaient dansés exclusivement en chaîne fermée (et évoluent dans la plupart des cas vers la gauche), hormis le bal et quelques versions de rondes aux trois pas.

     Concernant l'"En Dro" il s'agit d'un rond avec un pas d'une durée de quatre temps musicaux, dansé comme en Vannetais : un changement de pas en deux temps (G-D-G) vers l'avant et un changement de pas de même durée (D-G-D), plus restreint, légèrement à reculons. l'"Hanterdro" présente une formule d'appuis de trois temps. Dans le Morbihan "Endro" et "Hanterdro" étaient connus des mêmes populations et peuvent être mis en parallèle avec le binôme branle simple et branle double qui constituaient le répertoire de début de bal à la Renaissance (suivi du branle gai).

     "Passepied" : ce branle est cité par Mme de Sévigné en 1690 : "il y eut des sonnoux, on dansa tous les passe-pieds, tous les menuets, toutes les courantes de village, tous les jeux des gars du pays." Cité également bal (pays paludier), bal rond(Brière, pays métayer), draw (pays mitaod), demi-rond. Pouvant être dansé isolément ou bien associé à une autre ronde le passepied est une ronde. Les danseurs, disposés face au centre, se donnent la main ou un doigt. Sur la phrase A les danseurs légèrement tournés vers la gauche font tourner la ronde dans le sens des aiguilles d'une montre en petits pas marchés. Sur la phrase B la ronde s'immobilise et tous les danseurs effectuent un pas en léger avancé et réculé. Une suite se retrouve entre Mûr -de-Bretagne et Loudéac : ronde, baleu, ronde, passepied / riqueniée ou erqueniée façon coq bombant le torse, la tête relevée et le dos en arrière.

     Le second type - les "Contredanses"-  sont des "danses à figures". Dansées à l'origine en Angleterre la "contredanse" a été adoptée et adaptée en France à la fin du 17è siècle. Elle a fini par occuper la majeure partie des bals de la noblesse et des milieux dominants. Les formes sont diverses : carré, , cortège de couples, double front de danseurs ou ronde. Contrairement aux répertoires de branles le moteur n'est pas le pas répété mais l'enchaînement de figures avec une sucession de déplacements et de positionnements des danseurs qui se meuvent à l'aide de pas particuliers dont certains présentent parfois des formules d'appuis complexes et des styles d'exécution très évolués.Seules deux régions n'ont jamais connu de répertoire de contredanse. Il s'agit, d'une part, de la région comprise entre Josselin et Ploërmel et, d'autre part, d'une fine bande située à l'ouest de Loudéac entre Crédin et Quintin.

     Des contredanses à permutation de cavalière :

    La "Boulangère" : une ronde portant ce nom a été décrite entre Rennes, Fougères et Vitré avec le chant : "La boulangère a dix écus et le meunier en a bien plus" qui se rapproche du "Rond de St Julien-de-Concelles"(44). Durant la première phrase musicale la ronde tourne vers la gauche en usant d'un pas de quatre (double de la Renaissance). Durant la seconde partie chaque danseur fait passer la cavalière située à sa droite à sa gauche sur quatre mesures. Cette permutation s'effectue deux fois, la première par une simple translation, la femme passant de dos devant l'homme, la seconde par une pastourelle, chaque homme faisant faire à la femme un tour complet sous son bras droit élevé.

     Notons également un répertoire de "danses en couples" issues des bals bourgeois ou publics de la seconde moitié du 19è siècle : Polkas (piquée, piquée double, des bébés, chat, lapin), Scottish (anglaise ou Pas de sept), Mazurka, Valses. Plus surprenant la "Bourrée" est présentée sur une carte comme répertoire traditionnel du bassin de Rennes; les "suites Nantaises" avec la "Badoise" (polka des "bébés" ou "baby-polka"), "Trois coups d'talon", la polka piquée et le "Galop nantais". Enfin citons le "Quadrille des Lanciers" très en vogue jusqu'en 1940 (proche du "Quadrille de Cancale").

     Le Quadrille : le Quadrille serait l'antécédent des différentes contredanses de Haute Bretagne. La première figure était le "pantalon". Elle a donné notre Petit Galop.. la deuxième figure du quadrille ancien était l'"Eté". De là vient notre fameux "Pas d'Eté" avec un avant-deux traversé, suivi d'un second pour revenir en place. Le "balancé et tour des deux mains" qui suivait est devenu "valsé". La troisième figure du Quadrille s'appelait la "poule".La quatrième figure était la "Pastourelle" à partir de 1830 et enfin la "Finale" comprenant un avant-quatre, un avant-deux aller et retour, un balancé tour des deux mains. L'évolution simplifiée en nombre de mesures du "Quadrille" fut qu'en 1823 la Quadrille "se marche". Un témoin raconte : "Rien n'est plus simple que notre danse actuelle. Cet agréable exercice exigeait, il y a une vingtaine d'années, beaucoup d'études et même de perfection." Les enchaînements des Quadrilles de Haute Bretagne peuvent être rattachés à l'un des trois Quadrilles fondamentaux de la fin du 19è siècle : le Quadrille français, le Quadrille américain -dit "croisé" collecté dans le vignoble nantais- et le Quadrille des Lanciers.

     Le "Quadrille des Lanciers" : il était dansé dans tous le bals annuels organisés dans les grandes écoles ou les corps constitués à Rennes ou Nantes jusqu'à l'Occupation de 1940. Contrairement aux deux autres quadrilles sa musique était la même partout, servant également comme air de scottish ou comme support du "pas d'Eté". On l'appelle l'"Air des Bottes" :"Il avait des bottes, l'avait des bottes, bottes, bottes, L'avait des bottes, bottes, l'avait des bottes Bastien".

     Dans le nord de l'Ille-et-Vilaine la danse principale était l'"AVANT-DEUX". Dans l'est de la Haute Bretagne, vaste région entre Ancenis et Châteaubriant, dans le Mené et le bassin rennais on retrouve des figures constitutives du Quadrille français : "Avant-Deux", "Pastourelle" ou "Poule", probable éclatement des quadrilles modernes dansés dans les bals mondains et urbains de la seconde moitié du 19è siècle. Particularité de l'"Avant-Deux" : on retrouve nombre de ces danses différenciées d'une commune à l'autre par la façon de faire d'un seul danseur. Exemple : seul le pas distingue celui de Saint-Herblon et celui des "Touches", ou celui de Bazouges-la-Pérouse et du "Coglais". A Bazouges un film a permis de montrer au moins quatre formules d'appuis types différentes pour huit danseurs.

     Le terme "Avant-Deux" n'est pas spécifique à la danse de tradition populaire en Haute-Bretagne. C'est l'appellation d'une figure élémentaire constitutive d'un grand nombre de contredanses pratiquées par les bourgeois et la noblesse, puis dans les bals des grandes villes à partir de la seconde moitié du 18è siècle. Elle était la composante fondamentale et principale de l'"Eté", contredanse popularisée par Julien vers 1781. Cette contredanse très prisée pendant la période révolutionnaire est venue se positionner comme seconde figure du Quadrille sous le Directoire, le Consulat et l'Empire.Pour le "balancé" de fin de danse il peut s'agir d'un simple marché ou du pas en pivot, le "swing". Le pied droit tombe bien à plat sur tous les temps, tandis que sur les contretemps le pied gauche prend appui rapidement, souvent en demi-semelle, permettant au pied droit d'effectuer la rotation. Parmi les enquêtes de l'"Avant-Deux" entre Rennes et Fougères citons celle réalisée par Simone Petit-Devoise (MORAND) à Gévezé et La Mézière, Marguerite CORVAISIER à Gahard et Georges PAUGAM à Ercé-près-Liffré et Acigné en 1980 au café rue de Calais (Nota : avec la présence d'Antoinette BARON).

       D'autres éléments de jeux complétaient le temps de pratique : l'"Aéroplane" (d'Acigné ou St Péran),"la "Trompeuse" (de Dinan) version dansée avec des pauses, le "Tournez-vous" (version avec des retournements) et le "Bal des Hollandais" (version avec des chassés-croisés). Le "longway" ou dispositif en colonne, qui voit une file de danseurs faire face à une autre, était le dispositif le plus courant de "country dance" de la fin du 17è siècle, dispositif de la contredanse anglaise. Ce dispositif concerne la "Boulangère" en Morbihan gallo. En carré de quatre couples on le retrouve en version Quadrille américain ou pour le "Sacristain".

     Le SACRISTAIN ou "MOULINET" (d'Acigné ou Ercé-près-Liffré : il se pratique dans un dispositif à 4 couples avec des commandes "Moulinet pour les hommes!", "Moulinet pour les femmes!" Puis on devait s'accrocher pour former une aile de moulin en couple.

     Au nord de l'axe Vitré/Josselin la majorité des contredanses ont une durée de vingt-quatre mesures. Au sud elles peuvent aller de vingt-quatre à trente-deux mesures. Les Contredanses en Haute-Bretagne étaient "commandées par le musicien", animateur organisant l'espace, les alignements, le silence. Cela consistait également à annoncer les figures et les déplacements.

         Dans l'ouest des Côtes-d'Armor gallèses deux branles principaux dominent : le "rond" (ou la "ronde") et le "bal". Ces deux danses étaient le support d'éléments de jeux (retournements, pauses, accroupissements, élévation de bras).

     Dans le pays de Châteaubriant on retrouve l'"Avant-Deux" mais aussi la "Pastourelle" (ou "avant-trois" avec un homme entouré de deux femmes sur une partie de la danse), la "Poule" et une chaîne des dames.

     Dans le Morbihan gallo l'adoption de nouveaux répertoires ont été synthétisés localement comme la "Ridée" et une variante la "guédillée". La ridée à six temps proviendrait du sud du Morbihan et aurait eu l'"Hanterdro" comme origine. Les formes de ridées à huit temps auraient vu le jour autour de Pontivy. Ces danses ont été adoptées dans tout le Morbihan entre 1860 et 1880 et donnaient une prépondérance des mouvements de bras. Les danseurs usaient des appellations "ridées à deux coups et à trois coups", chaque coup désignant un mouvement spécifique de bras qui consiste en un balancé avant/arrière sur deux temps. Une ridée à deux coups est donc une ridée d'une durée de six temps, tandis que les ridées à trois coups ont une durée de huit temps.

     Dans le "Pays de Retz" la "MARAICHINE" était largement pratiquée entre le Marais breton et une ligne reliant Pornic au lac de Grand Lieu.

     Certaines danses sont issues de l'enseignement militaire : à l'est de la Haute Bretagne on pratiquait le "Pas d'Eté" (ou "Pas français"). D'autres danses furent incorporées dans les premiers cercles celtiques (1920 à 1960) : "la "Grosse Marie" ou "Danse des bigorneaux" en Loire- Atlantique (on y voyait les deux partenaires se mettre dos à dos, se frotter les fesses puis faire la bascule, les hommes soulevant les femmes sur leurs dos), l'"Horsey"(avec la version française "Poney! Poney!" adaptée de "Horsey! Horsey!" très populaire aux Etats-Unis et en Angleterre), le "Spirou" ou la "Bombe atomique"(les danseurs soulevant le plus haut possible leur cavalière; cette danse avait été interdite suite à de nombreux accidents) pour l'Ille-et-Vilaine, ou bien encore la "Belle Anguille" ou "Marlborough s'en va-t en guerre" pour le Morbihan, les Côtes-d'Armor ou le nord de l'Ille-et-Vilaine.

     Pour la contredanse "Avant-Deux" une version voyait les danseurs en vis-à-vis faire passer sous leur jambe un bâton ou une longue broche (mais aussi chaises, bancs, tabourets, cordages,...) qu'ils tenaient à chaque extrémité : la "Dauvergne" dans le nord Ille-et-Vilaine ou "Calibourdaine" à Saint-Lyphard (44). Une version du "Rond de Penthièvre" autour de Loudéac voyait les danseurs, à un signal donné par les paroles de la chanson, faire dos à la ronde tout en continuant de danser. A Bazouges-la-Pérouse (35)  version "Tournez-vous"d'"Avant-Deux" durant laquelle les danseurs se retournaient. Plus élaborée la "Ronde des Lavandières" présentant une analogie avec le "Branle des Lavandières" du 16è siècle. Citons aussi le "Carillon" avec le "Carillon de Dunkerque" (frappés de mains et de pieds) très prisé en Pays rennais à la fin du 18è siècle. Le "Carillon" ou "Trois coups d'talon" : et frappez dans vos mains, Un demi-tour, écoutez la musique, Trois coups d'talon et frappez dans vos mains, Un demi tour, reprenez la polka (avec une pastourelle sous le bras droit élevé du danseur).

     L'air d' "An Hini Goz" bien connu en Basse-Bretagne comme support de gavotte et de bal dans la région de la Basse-Cornouaille, était plus connu en Haute-Bretagne et tout particulièrement en Côtes-d'Armor gallèses sous le nom de "A la nigousse". C'était le support de la contredanse "la Périgourdine" dans l'extrême est du Mené. Sur le secteur de Collinée (22) les appellations "Contredanse croisée ou traversée" se différenciaient de la "Contredanse" ou de l'"Avant-Deux". On l'appelle depuis "Kerrouézée" avec l'air "Ah messieurs dames ça y est!" ou "Et puis madame ça y est!"

     LA DANSE et l'EGLISE : de nombreux musiciens étaient "interdits d'entrée" dans l'église lors des mariages. Certains d'entre eux ont connu l'excommunication, parfois même plusieurs fois au cours de leur vie. C'est le cas d'un musicien d'Irodouër (35) en raison de ses pratiques de sonneur de noce mais, surtout, en raison de sa grande audace à vouloir faire danser le dimanche après-midi. Il s'agit de Léon Gernigon, accordéoniste de routine, charretier, coiffeur et fossoyeur.

     En 1832 le maire d'Ercé-près-Liffré (35) rend compte au préfet du comportement du curé : "Monsieur le Préfet, le dimanche 29 juillet, nous avons célébré avec toute l'allégresse possible la fête commémorative de la glorieuse révolution de 1830 :

            un "INCIDENT" est venu plutôt égayer que contrarier notre amusement. Notre bon curé avait prolongé la durée des vespres par un chemin de croix extraordinaire : il avait prié et fait prier pour ceux qui allaient participer à une fête contraire à la morale et à la religion. Malgré toutes ces entraves et ces prédictions, à l'issue des vespres, la danse commença dans l'aire au devant de la mairie et de suite il y eut dix contredanses formées dont plusieurs à seize. Le son du violon attira aussi M. le Curé et il vint faire tapisserie avec un groupe de femmes et de curieux. Cette apparition ne fit aucune sensation. M. le curé rôdait et semblait tout hors de lui; personne n'y faisait grande attention. Cependant on remarqua qu'il avait du papier et qu'il écrivait au crayon : un curieux put même lire les noms de danseurs inscrits. On vint me prévenir de ce fait, alors je quittai le bal que j'avais ouvert moi-même et me rendis vers le curé, il n'était plus au cimetière, enfin je le rencontrais dans la rue. Je lui demandai par quel motif il venait de prendre les noms des danseurs... -je n'y tiens pas, dit le prêtre tout déconcerté, et il me remit le papier sur lequel il y avait inscrit beaucoup de femmes et de jeunes filles, partie à  l'encre et partie au crayon. Après avoir lu quelques noms, je ne pus retenir mon indignation, je déchirai le papier, en jetai les lambeaux dans la rue...."

     Les instruments : Si le couple biniou-bombarde a été omniprésent en Basse-Cornouaille et en pays vannetais brittophone cette formation était absente du pays gallo à l'exception notoire de la région de Questembert et Muzillac et surtout de l'arrière-pays de Loudéac et du Mené. Partout ailleurs en Haute-Bretagne l'instrument est sans conteste le violon. Dans l'est de l'Ille-et-Vilaine et le nord de la Loire-Atlantique on trouve des joueurs d'accordéon diatonique dès la fin du 19è siècle. Mais l'accordéon diatonique ne s'est répandu qu'à partir des années 1900, voire 1930.

     Dans certaines régions la veuze, la vielle à roue ou la clarinette ont occupé une place plus importante que celle du couple biniou-bombarde ou du violon. Dans les pays paludier, métayer et briéron (44) il existait au moins dix-huit veuzous en activité entre 1870 et 1930. Du côté d'Argentré en 1892 on y trouvait aussi du cornet à piston. Il y eut aussi une mode d'accompagnement des musiciens avec un ensemble grosse caisse et cymbale dénommé "jâze".

     Parmi les violoneux on trouvait des "joueurs de routine" qui ont eu accès à leur instrument sans enseignement formalisé, par recherche personnelle et observation de leurs prédécesseurs. La plupart se sont "faits la main" en "menant les conscrits" de ferme en ferme avec fanions et cocardes "bon pour les filles", "bon pour le service" et le dimanche "fleurissement des filles" avec des danses.  D'autre part on trouve des joueurs de violon populaires initiés à l'écriture de la musique auprès des joueurs de clarinette ou de piston dans les fanfares et harmonies municipales. Ainsi la plupart d'entre eux s'accordaient comme les joueurs de violon de formation classique alors que les joueurs de routine se positionnaient sur une référence légèrement plus basse (fa-do-sol-ré au lieu de sol-ré-la-mi). Le service militaire long parfois de 3 ans a aussi constitué l'occasion de faire évoluer pratique et répertoires dansés.

     Chants et danses : gavotter, noter, chanter à répondre ou à répéter, répouner ou ripouner, danser au son du sabot, turlutter... Le "CHANT à REPONDRE" est usité partout en pays gallo sauf dans le nord et l'est de l'Ille-et-Vilaine et la quart nord-est des Côtes-d'Armor gallèses. Il est "spécifique au répertoire de branles". Le groupe de chanteurs répète chaque phrase musicale après qu'une personne ou un groupe de personnes l'eut chantée auparavant. Cette technique sert à la danse mais aussi à la marche, à table ou pour interpréter des complaintes. D'une façon générale les personnes qui répondaient répétaient le plus souvent les phrases A et B dans le cas d'une structure de chanson bipartite (A et B étant les deux phrases) ou A et C dans le cas de chansons tripartites. En Morbihan gallo cependant les répondants répètent la chanson dans son intégralité. On pouvait alors avoir deux cas de figures : après avoir chanté A, et le choeur de lui répondre A, soit le meneur chante B et C ensemble, les deux phrases étant reprises par l'assemblée, soit le choeur répète chaque phrase, B et C, une à une.On trouve des chansons "narratives" ou des "dizaines" ou "chansons à dix" (c'est en dix ans, Y a 'cor dix, d'après des chansons de "pilées menues" de Ploërmel.)

     Avec le "GAVOTTAGE" le chanteur a statut de sonneur.Il accompagne les contredanses et danses en couple. Le répertoire se compose de courts refrains parfois salaces, généralement de quatrains ou des distiques complétés d'onomatopées que les gavotteurs égrènent en s'accompagnant d'éléments rythmiques comme le tintement de pinces à feu, de couverts sur une bouteille, de coquillages frottés l'un contre l'autre ou le son d'un soulier ou d'un sabot sur une bassine retournée par exemple (chant au sabot).

    La "Fête de la Saint-Jean" : c'était la date où les ouvriers agricoles signifiaient à leur maître qu'ils allaient le quitter ou vice versa (ou plus précisément la Saint-Pierre qui se fête le dimanche suivant). Dans le bassin rennais aux terres riches on pouvait également s'engager à la Saint-Michel. Un valet pouvait se faire engager pour la saison estivale et changer de ferme pour le reste de l'année, soit faire "métive". La "fouée" (le feu en gallo) est toujours très répendue avec parfois les sonneries de bassin ou tirer la "chièv".En travers de bassines en airain positionnées sur leurs trépieds on place des tiges de joncs (Juncus effusus ou glomeratta). A chaque extrémité de la tige se positionne une personne. Tandis que la première assure le contact entre la tige et la bassine - sans toucher à la bassine - la seconde fait glisser lentement la tige entre ses doigts de manière à lui conférer une vibration qui se propage au métal et fait brinder la pêle, troubler et jaillir quelque peu l'eau de la bassine. Il sort de ce dispositif un son grave, continu, envoûtant, qui peut s'entendre de très loin.A la Saint-Jean il était d'usage de former une grande ronde pour chanter en choeur une chanson spécifique et de la faire progresser vers la gauche en simple pas de marche. On n'y dansait que rarement contrairement aux noces ou aux "parbates" (parebattes ou barbates en Ille-et-Vilaine), "Nicolaille" ou "Nicodailles" dans l'est des Côtes d'Armor gallèses ou bien encore "Rançon' à l'ouest de Redon : ce sont les réjouissances qui succédaient aux "batteries" de collecte de blé d'avant les moissonneuses-batteuses. Elles demandaient l'ensemble des bras disponibles alentour. Note AG : Les temps passent et leurs changements : si Acigné (35) en 1813 comptait 141 fermes occupant 526 agriculteurs il ne reste plus que 31 exploitations en 2014.

     Les "Ramaougeries d'pommé" : dans une vaste région d'Ille-et-Vilaine au nord de Rennes, entre Fougères au sud-est jusqu'à Dol au nord-ouest, il était d'usage aux mois de novembre et décembre de confectionner "pommé". C'est une confiture à base de pommes que l'on laisse réduire en la chauffant doucement pendant une soirée ou une nuit, voire parfois vingt-quatre-heures. Cette préparation nécessite d'être remuée constamment durant toute la cuisson. Il était d'usage d'inviter les voisins et la jeunesse pour venir aider à "ramaouger", chacun prenant son tour au "ribot" en bois. Pendant que le pommé cuisait l'assemblée mangeait, chantait et dansait. Si les cantons d'Evran et Bécherel connaissaient bien le "pommé" sa préparation ne suscitait pas l'organisation d'une veillée. Il ne requérait pas non plus vingt-quatre heures de cuisson, comme dans le canton d'Antrain, mais était préparé en quelques heures dans une marmite plus petite. Le travail pouvait être effectué plus rapidement mais on faisait en sorte de la faire durer pour le plaisir de danser. Nota : Acigné faisait son "pommé" de 1992 à 2012 à la ferme culturelle municipale de la "Motte" avec "Gallo-Tonic" de Liffré et le Club de l'"Amitié".

     Les "Buées": Il en était de même les soirs des grandes lessives (ou buées) qui se faisaient deux fois l'an, au printemps avant la semaine sainte et à l'automne. Adolphe ORAIN décrit à Servon-sur-Vilaine (35) la façon dont on mettait le chanvre et le lin à rouir, étape suivant l'égrainage : "lors de la récolte les gars et les filles du pays se réunissent pour aller dans les fermes s'offrir à porter le chanvre et le lin à rouir dans les rivières et dans les doués. Après cela a lieu un repas suivi de danse et de chanson."

     Les "Pileries de place" (ou foulerie de place) : pour aider le travail à refaire le sol des habitations en terre battue jusqu'en 1950 on organisait des "pileries". Après avoir sorti les meubles le sol était défoncé sur une épaisseur d'une dizaine de centimètres. On y apportait un mélange de terre glaise et de balle de foin (gâpâts) que l'on mouillait abondamment et que l'on étalait sur le sol. Les voisins préalablement prévenus étaient invités à venir danser sur le mélange jusqu'à ce qu'il durcisse. En pays brittophone on avait l'équivalent "zi nevez". La danse pratiquée est la "Pilée menue" très répandue au nord-est du Morbihan. Les Landes de Lanvaux forment la frontière entre les zones de pratique de l' "En dro" et de la "pilée menue". Avec la "pilée menue" les danseurs se disposent hommes et femmes alternés dans la ronde. Les hommes joignent leurs deux mains au niveau de leur ceinture, de manière à ce que leurs bras arrondis forment chacun une anse de panier en laissant un espace libre entre leur coude et leur corps. Les dames passent leurs bras dans cette anse et les laissent pendre. Il s'agit d'une ronde progressant peu, les danseurs répétant indéfiniment un pas étroit, proche du sol, sans mouvement ample et sans aucune élévation.

     Les "Assembiées" et fêtes communales : organisées par les paroisses ou les communes elles ont constitué des contextes de danse. Parmi les plus renommées citons la Saint-Nicolas à Montfort-sur-Meu (35), la "Montbran" en Pléboulle (22) le 14 septembre et la Saint-Mathurin à Moncontour (22). En marge des cérémonies religieuses on terminait la journée en dansant dans les cafés (ou en jouant aux palets et cartes) ou au cours de bals publics. Les dimanches après-midi de nombreuses guinguettes étaient situées entre Rennes et Saint-Aubin-du-Cormier(35).

     La Saint-Mathurin de Moncontour (22) fut l'un des plus grands rassemblements des Côtes-d'Armor si ce n'est de Bretagne, réunissant les populations rurales gallèses du Mené, de l'arrière-pays de Loudéac mais aussi de la Basse-Bretagne voisine. A la Pentecôte le bal était organisé sur l'esplanade du château des Granges. Un article de presse de 1837 cite : "Là, à la lueur des réverbères de la ville disposés avec art sur la longueur de la promenade et dans les massifs d'arbres qui en forment l'extrémité, des contredanses, des rondes, des galopées et des dérobées se succèdent depuis sept heures du soir jusqu'à neuf, au son des tambourins, des haut-bois et des biniou(x) venus du pays breton. Le bal ouvert par quatre-vingt danseurs, au moment de finir en comptait déjà de quatre à cinq cents". Dans cette région des Côtes-D'Armor gallèses on danse depuis le premier tiers du 19è siècle (1839) la "Dérobée bretonne" issue des "Monfarines" du Piémont d''Italie.La "Monfarine" a du faire souche quatre à cinq ans après la première campagne d'Italie en l'an III (1795). C'est la danse par excellence des cortèges de noces. Dans le Mené l'air était appelé les "forrières".Le succès de la "Dérobée" en Trégor s'explique partiellement par la conformité lointaine qu'elle présentait avec le bal trégorrois. La "Dérobée", danse de cortège, comprenait pour partie une file d'hommes et une file de femmes qui décrivent des courbes symétriques. Viennent ensuite une suite de figures.Précédemment un élément du jeu consistait à voir un cavalier en surnombre "dérober" la cavalière d'un des hommes du cortège. Dans un premier temps il est interdit de "dérober" deux fois la même danseuse puis de n'autoriser le dérober de cavalière qu'à un certain moment de la danse. Finalement les autorités on finit par interdire la possibilité de dérober dans les années 1850 car cela engendrait des rixes.L'affiche du bal champêtre de saint-Brieuc en date du jeudi 23 et vendredi 24 juin 1842 interdisait certes de fumer mais surtout: "la Dérobée" est supprimée. On dansera la Ronde, la Chaîne et le Balancé." La "dérobée" pouvait aussi s'appeler le "chapelet" du nom de la chanson support de danse.

     Merci à Marc Clérivet pour toutes ces recherches, aux collecteurs et informateurs, passionnés par ces danses de terroir. Il ne nous reste plus désormais qu'à compléter ces informations en regardant le déroulement de ces danses sur internet, en achetant des DVD et livrets/CD aux Fédérations "Kendalc'h" et "Warl'Leur", à la "Coop Breizh" ou Yves LEBLANC; en participant à des cours et des stages. Et surtout en allant vibrer dans l'ambiance festive d'un fest-noz ou d'un fest-deiz.

Alain GOUAILLIER Juillet 2014

 

 

2 - La Civilisation des Riedones

             Pour les "Bretilliens"(terme récent désignant les habitants d'Ille-et-Vilaine) il convient de connaitre cette civilisation dont ils sont issus. Le responsable de la revue "Archéologie en Bretagne"- René SANQUER- m'aura autorisé en 1990 à faire parcourir cet ouvrage d'Anne-Marie ROUANET-LIESENFELT.Alors "Riedones" ou "Redones"? Rennes n'est pas "Riennes" et "Redon" "Riedon"../...Il est temps avec internet de vous faire partager quelques extraits de l'ouvrage cité qui en 1980 penchait pour un peuple de "Riedones":

    " On connait depuis 1868 l'inscription trouvée dans le rempart de Rennes qui mentionnait la (civ) itas ried (onum). On a alors désigné le peuple de "REDONES" que semblait appuyer la tradition littéraire. Cependant les manuscrits de la "Guerre des Gaules" de César donnent la forme "Redones et parfois Rhedones". La découverte de dédicaces de 1968 (T.Flavius Postuminus) se lisent au III ème siècle "Civitas Riedonum" et ainsi la forme "RIEDONES" s'emploie-t-elle dorénavant.

Le grammairien Consentius expliquait ces différences de notation par l'accent des Gaulois. Il écrivait au Vème siècle : "Les Gaulois emploient la lettre "i" d'une façon assez empâtée comme si, quand ils disent "ita" ils ne prononcent pas exactement le "i" mais je ne sais quel son plus empâté, entre "e" et "i"."

     Pline L'Ancien : "Les Rhedones dont la ville est Condate 20°40 - 47°20"

     Inscription dite de la Porte Mordelaise à Rennes/Condate : "A l'empereur César Marcus Antonius Gordien, pieux, heureux auguste, grand pontife, revêtu de la puissance tribunicienne, Consul, le Sénat des Riedones" IMP CAES M ANTONI GORDIANO PI FEL AVG P M TR P COS O R.

     La Conquête romaine : En 57 avant JC, Publius Crassus (que César avait envoyé avec une légion anéantir la flotte des Vénètes (Morbihan).. ) cite les Riedones, "peuples marins riverains de l'océan",... et lui fit savoir que tous ces peuples avaient été soumis à Rome. Les Riedones formaient un peuple groupé autour du confluent de l'Ille et de la Vilaine car le nom de leur capitale Condate est un toponyme gaulois fréquent, que portent aussi le confluent de la Saône et du Rhône, près de Lyon (là où se dressait l'Autel Fédéral des trois Gaules), celui de la Seine et de l'Yonne, et bien d'autres encore.

Soumission fragile : les Riedones participèrent au grand soulèvement de Vercingétorix; pour l'armée qui devait secourir Alésia on demanda 20.000 hommes.

Malgré les traces archéologiques nombreuses les prédécesseurs des Riedones nous sont mal connus. D'eux nous restent des haches de pierre, ou de bronze, à talon ou à douille, des armes, épées, pointes de lances ou de javelots, les traces d'un atelier de fondeur à Janzé, des bijoux, bracelets, lunules en forme de croissants, mais surtout le très beau "torques" trouvé à Cesson qui est conservé au Musée de Cluny. Ajout AG :"Notons la découverte en 1972 de bracelets de l'époque du bronze (1000 ans av JC) près de la "Motte"d'Acigné. Ces bracelets avec des motifs géométriques avaient été incisés au burin."

     Les Riedones de l'époque celtique frappaient des statères d'or ou d'argent fourré de cuivre d'origine macédonienne. : "au droit la tête masculine laurée à droite, au revers un cheval au galop, le plus souvent à droite, conduit par un aurige, armé d'un fouet terminé par un vexillum et sous le cheval une roue à huit rais". On a trouvé des statères d'or à Liffré et Noyal-sur-Vilaine...

     Quand Auguste organisa la Gaule en 27 av JC les Riedones qui étaient déjà une unité constituée formèrent l'une des soixante "civitates" de Gaule. L'empereur leur affecta le territoire qu'ils possédaient déjà au temps de leur indépendance, approximativement le département d'Ille-et-Vilaine.Au nord la question se complique : les Riedones atteignaient-ils ou non la mer?

     Pour y répondre il convient d'observer dès le IVème siècle l'organisation de l'église de Gaule qui reprit pour cadres ceux de l'administration civile romaine. Ainsi à une "civitas" se superpose un évêché. La Borderie conteste cependant le cas des évêchés bretons. Pour lui ils reprennent les limites des royaumes bretons du VIème siècle, ce qui expliquerait la création des évêchés de Dol, de Léon, de Saint-Malo, qui porte à neuf le nombre des diocèses bretons, quand les "civitas" n'étaient que cinq. Mais Longnon fait remarquer que ces créations sont l'oeuvre de NOMINOE au IXème siècle, que, par ailleurs, les royaumes bretons de Poher et de Browerech n'ont jamais correspondu à un diocèse.D'autre part la suprématie de Tours encore admise au IXème siècle - puisque les réformes de Nominoë sont destinées à la combattre - n'est-elle pas un souvenir probant de l'organisation de la troisième Lyonnaise? Enfin, admettre la survivance, trois siècles après l'établissement des bretons , de divisions ecclésiastiques égales en nombre aux "civitates", ce serait admettre l'origine gallo-romaine de ces évêchés. Or en 848 la liste des évêchés bretons correspondait exactement à celle des "civitates" telle que la donnait la "Noticia Gallarium".L'identité entre le diocèse de Rennes et la "civitas redonum" dès cette date s'impose.

     En nous guidant sur les frontières de l'ancien évêché de Rennes tel qu'il existait en 1789 nous pourrions donc retrouver la "civitates des Riedones" en plaçant l'extension des Riedones au "Semnon" et non à la "Chère" véritable limite de 1789 parce que les paroisses comprises entre les deux fleuves ont été détachées en 1123 de l'évêché de Nantes et rattachées à celui de Rennes. Jusqu'aux environs de la commune du Louroux elle suit la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Vilaine et du "Couësnon".Au Louroux il est vraisemblable que la limite de la "civitas des Riedones" suivait le cours de la "Glaine" jusqu'à son confluent avec l'"Airon", à la limite des communes de Loudroy et Louvigné-du-Désert. La "Glaine" longe le territoire de Bazouges-du-Désert dont le nom dérivé du latin "basilica" indique la proximité d'une frontière : les "basilicae" étaient des marchés installés auprès des limites de cités.

     Au nord vers la "Sélune" où s'arrêtaient les Riedones?Un point de repère nous est fourni par l'existence sur la rive droite du ruisseau d'"Yvrande" dont le nom gaulois marque le passage d'une frontière. Les Riedones atteignaient donc à cet endroit la "Sélune" mordant ainsi sur ce qui devint l'évêché d'Avranches entre les confluents de l'"Airon" et de l'"Yvrande".

     César en deux passages affirme que les Riedones atteignent l'Océan. Il est avéré que l'évêché de Dol qui, du IX eu XIIè sièclés, eut des prétentions à être la métropole de Bretagne, est une création de Nominoë, destinée à renforcer le pouvoir des évêques bretons contre celui des évêques francs partisans des Carolingiens.

     La frontière Nord/Ouest de l'évêché de Rennes, de Cintré à Bazouges-la-Pérouse est très artificielle, jalonnée par les bourgs des "Bazouges" sous-Gévezé, sous-Hédé et la-Pérouse; plus loin encore à l'est c'est Bazouges-du-Désert. Quant à Feins ce toponyme vient de "fines" et commémore les bornes que les romains plaçaient sur les voies au passage d'une frontière.

     "Armoricae" formé de "pare" et "mor" voulant dire "proche de la mer" la formule de César "civitates maritimae qui Oceanum attingunt" est la traduction latine du terme gaulois. Une "civitates" peut être proche de la mer sans l'atteindre. Ce serait le cas des Riedones séparés de la baie du Mont-Saint-Michel par une bande très étroite du territoire des "Coriosolitae".

     L'origine du diocèse de Saint-Malo. La "noticia Gallarium" au Vème siècle ne connait pas la "civitas Coriosolitum" (Coriosolites) mais "Coriosopitum". Deux civitates différentes ou la même dont le nom aurait été déformé? Au VIIème siècle Saint-Malo a fondé son évêché qui eut pour siège Alet (Saint-Servan) jusqu'au XIIème siècle. Alet était très probalement la capitale coriosolite au IV et Vème siècles.Et sans doute rattachée à l'évêché de Quimper.

     Les VOIES ROMAINES : on peut signaler la voie Vannes (Darioritum) Le Mans (Subdinum) qui passait par Condate, Cesson et Acigné (Pont Briand).Elles étaient larges de 5,10 mètres, comportaient trois couches superposées : 0,16 m de marnes, 0,15 m de schistes, 0,40 m de cailloux roulés, noyés dans une terre argilo-sableuse.Chez les Riedones, la région étant toujours calme, les troupes romaines sont restées aux frontières. Les seules troupes présentes furent au Vème siècle des Lètes francs, soldats-colons.

CONDATE, Capitale des Riedones : elle occupait une excellente position au milieu du bassin de Rennes région la plus riche de la civitas.Les fleuves la défendaient de ses sinuosités et des marécages. Toutefois, posée sur une colline haute seulement de 55 mètres, protégée sur trois côtés mais d'accès très facile à l'Est, la ville n'est pas un site de forteresse. Elle doit son développement non à des avantages stratégiques mais plutôt à son site de confluent, présence de ponts, de gués ou de bacs. C'était un important carrefour avec les routes d'Angers, Erquy, Corseul, Valognes et Avranches, ...A Condate se rencontraient neuf routes de terre. Il faut rajouter l'Ille et la Vilaine toutes deux navigables. La construction des remparts ne date qu'à la fin du IIIème siècle. Le premier rempart médiéval du XIIème siècle s'était élevé sur les fondations gallo-romaines.Les quatre portes d'accès au moyen-âge : Mordelaises, Chastellière, Aivières et Baudraëre. Par cette dernière on accédait aux voies Le Mans/Angers.L'alimentation en eau de la ville était assurée par un aqueduc souterrain qui passait de la porte Mordelaise aux rives de l'Ille.

DECOUVERTES et BATI : le bassin de Rennes est pauvre en bonne pierre à bâtir : le schiste briovérien résiste mal aux intempéries. C'est pourquoi la plupart des maisons rurales sont construites en pisé. Et que l'on trouve peu de traces d'occupation des campagnes de l'époque gallo-romaine. D'ailleurs pour construire les remparts de Condate y domine de façon anormale au Bas Empire la brique.

     Les Gallo-Romains entouraient souvent leurs villae de buis, d'où le nom de "buxaria" donné à ces emplacements. On trouve neuf lieux-dits et une commune - La Bouëxière ou Boissière - dans le territoire des Riedones.Contrairement aux constructions le buis a longtemps résisté : une fouille à une "Bouexiere" donne toujours des résultats.

     La CENTURIE, parcelle réglementaire du cadastre romain, est un carré de 710 mètres de côté, d'une superficie de 200 jugera. Nombre de routes sont écartées les unes des autres de 235 mètres, 175 ou 180 mètres, ou encore 145 mètres, toutes distances qui sont des sous-multiples de 710.

     TRESORS : des événements ont incité la population a mettre à l'abri des pièces de monnaies vers les années 200 à 270. Les 3 découvertes sont situées à Liffré, Coesmes et Dingé.

     SEPULTURES : les plus remarquables sont situées en Acigné dans l'allée du château des Onglées. Ce champ d'urnes cinéraires comprenaient 15 urnes espacées entre elles d'un mètre; toutes brisées sauf une elles contenaient des cendres et des ossements calcinés.On peut supposer à la présence d'un "fundus Aciniacus" dont ç'aurait pu être le cimetière. Les gallo-Romains, à l'exemple des Romains, prirent l'habitude d'ensevelir leurs morts en bordure des voies.

     IMMIGRATION BRETONNE : cette immigration commença vers 440-441; à l'époque de leur plus grande extension au IXème siècle les Bretons n'ont jamais dépassé une ligne à l'Ouest de Bourg-des-comptes, Laillé, Bruz, Le Rheu, Gévezé,... Cette démarcation est établie à l'aide d'une toponymie : dans toutes les communes sises à l'ouest de la ligne on trouve des noms de lieux bretons, ou en "ac", provenant de mots latins qui dans le reste de la "civitas" ont donné des toponymes en "é". Cependant il s'agit, plutôt que d'une zone totalement bretonnante, d'une zone mixte où breton et roman ont été parlés simultanément, où les noms de lieux-dits ont évolué des deux façons. L'influence gallo-romaine domina toujours la "civitas" jusqu'à ce que l'Armorique reconnut la domination de Clovis en 480, vraisembablement après le baptême en 496. (?)Les Armoricains n'acceptèrent l'alliance franque que parce que les francs étaient chrétiens comme eux-mêmes.

     Saint-Martin : nous ignorons comment fut évangélisée la "civitas des Riedones". Ce ne fut certainement pas avant la fin de l'apostolat de Saint-Martin et de ses disciples, qui se place dans la seconde moitié du IVème siècle. Saint-Martin étant mort vers 396-400. Mais ce ne fut pas non plus l'oeuvre des Bretons qui ne conquirent pas la "civitas". Le premier titulaire est Athenius qui assistait en 461 au Concile de Tours. Plus tard en 511 l'évêque de Rennes est Melaine, gallo-romain de bonne famille né à Platz dans la commune de Brain.

     L'ARPENTAGE ANTIQUE : un cadastre antique est un moyen d'organiser géométriquement un ou plusieurs domaines ruraux (fundi) d'étendue variable, en répartissant la terre en lots rectangulaires ou carrés de superficie identique, en prenant pour base le tracé d'une voie antique.

Théoriquement on se basait sur le croisement de deux axes routiers, perpendiculaires et jalonnés, la voie N/S s'appelant "Cardo maximus", la voie E/O "Decumanus maximus" des lignes agraires parallèles et équidistantes. Les divisions ainsi réalisées étaient appelées "centuries", soit pour des côtés mesurant 20 actus (2400 pieds = 710 mètres environ), 100 lots de jugères (=50,512 ha). Les lignes de séparation appelées "limes", limites figuraient au sol sous la forme de chemins, de limites de culture, de fossés, d'alignements empierrés...

Le territoire d'Acigné/Servon : l'est du bassin de Rennes évoquait dès l'Antiquité un paysage de clairière, malgré la proximité d'une grande étendue boisée des forêts domaniales de Rennes et de Chevré. Ajoutons à ce paysage forestier la vallée de la "Vilaine" et l'on saisira l'aspect de "zone-tampon" du territoire, au total trop proche de deux obstacles majeurs pour laisser aux domaines ruraux un espace suffisant. D'où le souci d'opérer une division rigoureuse des finages, qu'on repère principalement de la boucle des "Onglées", formée par la "Vilaine" jusqu'à l'est de Servon.

     Il est admis qu'à l'est de Condate un tronçon de la grande artère impériale "Vorgium-Condate-Subdinum" (Carhaix/Le Mans) traversait ces territoires. Il se trouve qu'un tracé en lignes brisées et discontinues apparait dans les cadastres sous l'appellation "Vieux Grand Chemin", ce qui renvoie à la "Via antiqua" ou à l'ancienne route royale de Rennes à Paris, héritière elle-même de la première. Organe de distribution des terres ce "Vieux Grand chemin" contraint de franchir par trois fois la "Vilaine" et d'éviter la lisière de la forêt de Chevré :

- à l'est d'Acigné après le moulin de Sévigné au "Pont Briand" (Cesson) lorsqu'il sert d'allée au château des Onglées; à l'ouest au nord du château de la Motte, en Servon à l'est de la croix Jallu au nord de la ferme du Champ Hervelin.
Malgré les inflexions provoquées par la géographie les arpenteurs ont su faire d'un simple trajet une sucession de limites ou "decumani maximi". Tous les chemins ruraux forment un réseau routier orienté N/S aux éléments parallèles. Les photos aériennes révèlent, perpendiculairement à ces linéaments, des limites de culture étirées, équidistantes selon le module de l'arpentage romain avec des carrés de 710 mètres de côté. Les lignes decumanes s'allongent nettement, ici limite communale prolongée par une route (au sud de la ferme de "Vernay") là, humble chemin creux raviné (axe Joval/Récusses, Guichet).

     Les "limes" cardinaux figés, au sol usé et encaissés dans l'épaisse couche de limon, desservent des lieux habités très tôt. Le village de "Grébusson" apparait dans les textes anciens dès 1037 lorsque le duc Alain III en confia la jouissance à sa soeur, abbesse de l'abbaye de Saint-Georges de Rennes. On sait par les chartes de la même abbaye que plus loin le finage de type annulaire de "Bourgon" existait au XIIème siècle (Terra Sua de Borgum 1152-1158) alors prieuré puis intégré au XV ème siècle à la manse abbatiale.On y accédait par un chemin déformé au delà duquel coule le maigre ruisseau des Forges dont le lit introduit une nouvelle orientation des champs et des sentiers. En effet à l'est de ce site le réseau des voies rurales révèle un canevas régulier.
     Le cadastre napoléonien permet de conclure également à l'existence de deux "fundi" différenciés. Tout d'abord le pré et le pont de "Maillé" centré sur le quadrillage ouest. Si le dictionnaire étymologique propose le nom d'homme latin Mallus, associé au suffixe -iacum, Hamlin préfère quant à lui le gentilice Mallus comme racine au nom de Maillé. Mallius ou Mallus représente le gentilice du propriétaire d'un domaine de 300 ha, premier domaine à la sortie de Rennes.La nécropole exhumée en 1921 dans l'allée du château des Onglées, sous la forme de 15 urnes funéraires, doit être rattachée à ce domaine.

     Le domaine dont le nom est transcrit "Acciniacus" vers 1008, "Acignei" vers 1030 renvoie à Acigné, localité dont le premier sanctuaire est dédié à Saint-Martin. La forme latine "Acciniacus" mentionnée par J.Loth pourrait expliquer le nom d'Acigné encore que les gentilices avancés par Holder "Aquinius" ou "Acinius" puissent convenir. En fonction d'une évaluation de surface sur les cartes on peut attribuer à cette propriété 12 centuries d'un seul tenant, soit 600 ha de bonnes terres labourables (les finages de Grébusson et Bourgon aux terres très convoitées). Cet arpentage avoisine la limite de navigabilité de la "Vilaine" fixée, pour la navigation traditionnelle, à Cesson. La grande partie du sol était ici mise en valeur. Restaient incultes les versants immédiats de la "Vilaine" au sud de l'axe décumal passant par "Vernay". Inculte également l'immense forêt ceinturant au nord ce "saltus". Peu ou pas de limon sous ce gigantesque domaine forestier, disséqué dès la période romaine principalement entre la forêt domaniale actuelle et celle de Chevré où l'on constate dans les limites de l'actuelle clairière un resserrement de trois voies antiques.

    Notons enfin les toponymes le "champ ferré, la chemine, la maison rouge" qui laisse entendre que cet itinéraire rectiligne, dont le revêtement du faire appel à des scories d'industrie, aboutissait à un site riche en débris de tuiles, de briques, de pierres rouges.

     Les arpenteurs concentraient leurs opérations sur des points assurant :           - des sols sains, bien aérés grâce à l'altérabilité du sous-sol schisteux ou granitique, dont l'affleurement est généralement peu profond, ce qui lui permet d'améliorer la porosité des mottes, leur aération et de donner une terre ne formant pas bloc.

- des sols secs, grâce notamment à l'exposition sur des pentes tournées au midi, sur lesquelles la terre se réchauffe facilement au printemps. En arguant de ces remarques nous devinons que l'administration recherchait moins les terrains produisant en grande quantité que les champs assurant une récolte régulière.

Alain GOUAILLIER Secrétaire "d'Acigné Autrefois" www.acigneautrefois

                           Information : Article "Ouest-France" samedi 15 novembre 2014 : "La Bretagne préhistorique. Les peuplements des origines à la conquête romaine" racontée en 120 pages.

"Le livre balaye un bon nombre d'idées reçues, notamment sur les menhirs ou l'invasion présumée de la Bretagne par les Celtes. Skol Vreizh Editions vient de publier un livre qui "dresse un tableau des peuplements qui se sont succédé sur la péninsule armoricaine sur un temps très long : du Paléolithique à la conquête romaine", explique Yannick LECERF, l'auteur de l'ouvrage. L'objectif était de montrer, au fil des changements climatiques, comment les hommes se sont adaptés à leur environnement. Comment de chasseurs-cueilleurs, ils sont devenus éleveurs-agriculteurs, ont élevé des mégalithes."

3 - "Les Chouans" de Balzac,

          Honoré Balzac est natif de Tours.Se croyant poète il n'arrive pas à se réaliser dans l'écriture ni dans les affaires. Un fait historique datant de 1798 lui apportera la gloire : la guerre des Chouans. Il se rend pendant deux mois à Fougères chez l'ami de son père, le général baron de Pommereul. Durant cinq mois il écrit quatre tomes de son roman en 1829, à l'âge de 31 ans.
     L'action se passe dans les "premiers jours de l'an VIII; au commencement de vendémiaire", soit dans les derniers jours de septembre 1799 et se situe par-delà Fougères, en allant vers Mayenne et Mortagne.

Extraits :

     "Du sommet de la Pélerine apparaît aux yeux du voyageur la grande vallée du Couësnon, dont l'un des points culminants est occupé à l'horizon par la ville de Fougères. Son château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre routes importantes, position qui la rendait jadis une des clés de la Bretagne. De là les officiers découvrirent, dans toute son étendue, ce bassin aussi remarquable par la prodigieuse fertilité de son sol que par la variété de ses aspects. De toutes parts, des montagnes de schiste s'élèvent en amphithéâtre, elles déguisent leurs flancs rougeâtres sous des forêts de chênes, et recèlent dans leurs versants des vallons pleins de fraîcheur. Ces rochers décrivent une vaste enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s'étend avec mollesse une immense prairie dessinée comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent d'irréguliers et de nombreux héritages, tous plantés d'arbres, donnent à ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de France, et il enferme de féconds secrets de beauté dans ses contrastes multipliés dont les effets sont assez larges pour saisir les âmes les plus froides. En ce moment, la vue de ce pays était animée de cet éclat fugitif par lequel la nature se plaît à rehausser parfois ses impérissables créations...

     Pendant que le détachement traversait la vallée, le soleil levant avait lentement dissipé ces vapeurs blanches et légères qui, dans les matinées de septembre, voltigent sur les prairies. A l'instant où les soldats se retournèrent, une invisible main semblait enlever à ce paysage le dernier des voiles dont elle l'aurait enveloppé, nuées fines, semblables à ce linceul de gaze diaphane qui couvre les bijoux précieux et à travers lequel ils excitent la curiosité. Dans le vaste horizon que les officiers embrassèrent, le ciel n'offrait pas le plus petit nuage qui pût faire croire, par sa clarté d'argent, que cette immense voûte bleue fût le firmament. C'était plutôt un dais de soie supporté par les cimes inégales des montagnes, et placé dans les airs pour protéger cette magnifique réunion de champs, de prairies, de ruisseaux et de bocages. Les officiers ne se lassaient pas d'examiner cet espace où jaillissent tant de beautés champêtres. Les uns hésitaient longtemps avant d'arrêter leurs regards parmi l'étonnante multiplicité de ces bosquets que les teintes sévères de quelques touffes jaunies enrichissaient des couleurs du bronze, et que le vert émeraude des prés irrégulièrement coupés faisait encore ressortir. les autres s'attachaient aux contrastes offerts par des champs rougeâtres où le sarrasin récolté se dressait en gerbes coniques semblables aux faisceaux d'armes que le soldat amoncèle au bivouac, et séparés par d'autres champs que doraient les guérets des seigles moissonnés. Ca et là, l'ardoise sombre de quelques toits d'où sortaient de blanches fumées; puis les tranchées vives et argentées que produisaient les ruisseaux tortueux du Couësnon, attiraient l'oeil par quelques-uns de ces pièges d'optique qui rendent, sans qu'on sache pourquoi, l'âme indécise et rêveuse. La fraîcheur embaumée des brises d'automne, la forte senteur des forêts, s'élevaient comme un nuage d'encens et enivraient les admirateurs de ce beau pays, qui contemplaient avec ravissement ses fleurs inconnues, sa végétation vigoureuse, sa verdure rivale de celle d'Angleterre, sa voisine dont le nom est commun aux deux pays. Quelques bestiaux animaient cette scène déjà si dramatique. Les oiseaux chantaient, et faisaient ainsi rendre à la vallée une suave, une sourde mélodie qui frémissait dans les airs...."

     "Dans ces temps de discorde, les habitants de l'Ouest avaient appelé tous les soldats de la République, des "Bleus". Ce surnom était dû à ces premiers uniformes bleus et rouges... Cette colonne était le contingent péniblement obtenu du district de Fougères. Le gouvernement avait demandé cent mille hommes, afin d'envoyer de prompts secours à ses armées, alors battues par les Autrichiens en Italie, par les Prussiens en Allemagne, et menacées en Suisse par les Russes... Les départements de l'Ouest, connus sous le nom de Vendée, la Bretagne et une portion de la Basse Normandie, pacifiés depuis trois ans par les soins du général Hoche après une guerre de quatre années, paraissait avoir saisi ce moment pour recommencer  la lutte."

     "En considérant ces hommes étonnés de se voir ensemble, et ramassés comme au hasard, on eût dit la population d'un bourg chassée de ses foyers par un incendie. Mais l'époque et les lieux donnaient un tout autre intérêt à cette masse d'hommes. Un observateur initié au secret des discordes civiles qui agitaient alors la France aurait pu facilement reconnaître le petit nombre de citoyens sur la fidélité desquels la République devait compter dans cette troupe, presque entièrement composée de gens qui, quatre ans auparavant, avaient guerroyé contre elle. Les républicains seuls marchaient avec une sorte de gaieté. Quant aux autres individus de la troupe, s'ils offraient des différences sensibles dans leurs costumes, ils montraient sur leurs figures et dans leurs attitudes cette expression uniforme que donne le malheur. Bourgeois et paysans, tous gardaient l'empreinte d'une mélancolie profonde; leur silence avait quelque chose de farouche, et ils semblaient courbés sous le joug d'une même pensée, terrible sans doute, mais soigneusement cachée, car leurs figures étaient impénétrables; seulement la lenteur peu ordinaire de leur marche pouvait trahir de secrets calculs. De temps en temps, quelques-uns d'entre eux, remarquables par des chapelets suspendus à leur cou, malgré le danger qu'ils couraient à conserver ce signe d'une religion plutôt supprimée que détruite, secouaient leurs cheveux et relevaient la tête avec défiance. Ils examinaient alors à la dérobée les bois, les sentiers et les rochers qui encaissaient la route, mais de l'air avec lequel un chien, mettant le nez au vent, essaie de subodorer le gibier; puis, en n'entendant que le bruit monotone des pas de leurs silencieux compagnons, ils baissaient de nouveau leurs têtes et reprenaient leur contenance de désespoir, semblables à des criminels emmenés au bagne pour y vivre, pour y mourir..."

     " - c'est que, répondit le sombre interlocuteur avec un accent qui prouvait une assez grande difficulté de parler français, c'est là, dit-il en étendant sa rude et large main vers Ernée, là est le Maine, et là finit la Bretagne...

     -D'où viens-tu? - Du pays des "Gars" - Ton nom? - "Marche-à-terre" - Pourquoi portes-tu, malgré la loi, ton surnom de chouan?..."

     L'embuscade : (sous le Directoire, un détachement militaire républicain, sous les ordres du commandant Hulot, emmène des jeunes gens de la réquisition du pays de Fougères. En chemin un paysan surnommé Marche-à-terre vient à leur rencontre et leur tient conversation. Le commandant, le trouvant suspect, le fait s'asseoir, surveillé par deux hommes, et envoie quatre soldats en éclaireurs à l'approche d'un bois. Bientôt les deux émissaires de la gauche du chemin reviennent sans avoir rien vu d'inquiétant...)

     ...."Pendant que les deux tirailleurs lui faisaient un espèce de rapport, Hulot cessa de regarder Marche-à-terre. Le Chouan se mit alors à siffler vivement, de manière à faire retentir son cri à une distance prodigieuse; puis, avant qu'aucun de ses surveillants l'eût même couché en joue, il leur avait appliqué un coup de fouet qui les renversa sur la berme. Aussitôt des cris ou plutôt des hurlements sauvages surprirent les républicains. Une décharge terrible, partie du bois qui surmontait le talus où le Chouan s'était assis, abattit sept ou huit soldats. Marche-à-terre, sur lequel cinq ou six hommes tirèrent sans l'atteindre, disparut dans le bois après avoir grimpé le talus avec la rapidité d'un chat sauvage; ses sabots roulèrent dans le fossé, et il fut aisé de lui voir alors aux pieds les gros souliers ferrés que portaient habituellement les chasseurs du roi. Aux premiers cris jetés par les Chouans, tous les conscrits sautèrent dans le bois à droite, semblables à ces troupes d'oiseaux qui s'envolent à l'approche d'un voyageur.

- Feu sur ces mâtins-là! cria le commandant. La compagnie tira sur eux, mais les conscrits avaient su se mettre à l'abri de cette fusillade en s'adossant à des arbres; et avant que les armes eussent été rechargées, ils avaient disparu.

- Décrétez donc des légions départementales, hein! dit Hulot... Il faut être bête comme le Directoire pour vouloir compter sur la réquisition de ce pays-ci...

- Voilà des crapauds qui aiment mieux leurs galettes que le pain de munition, dit Beau-Pied, le malin de la compagnie.

     A ces mots des huées et des éclats de rire partis du sein de la troupe républicaine honnirent les déserteurs, mais le silence se rétablit tout à coup. Les soldats virent descendre péniblement du talus les deux chasseurs que le commandant avait envoyés battre les bois de la droite. Le moins blessé des deux soutenait son camarade, qui abreuvait le terrain de son sang. Les deux pauvres soldats étaient parvenu à la moitié de la pente lorsque Marche-à-terre montra sa face hideuse : il ajusta si bien les deux Bleus qu'il les acheva d'un seul coup, et ils roulèrent pesamment dans le fossé. A peine avait-on vu sa grosse tête, que trente canons de fusil se levèrent; mais semblable à une figure fantasmagorique, il avait disparu derrière les fatales touffes de genêts. Ces événements, qui exigent tant de mots, se passèrent en un moment; puis en un moment aussi, les patriotes et les soldats de l'arrière-garde rejoignirent le reste de l'escorte.- En avant! s'écria Hulot.

     La compagnie se porta rapidement à l'endroit élevé et découvert où le piquet avait été placé. Là, le commandant mit la compagnie en bataille; mais il n'aperçut aucune démonstration hostile de la part des Chouans, et crut que la délivrance des conscrits était le seul but de cette embuscade." ....

  ....   "Les berges du chemin sont encaissées par des fossés dont les terres sans cesse rejetées sur les champs y produisent de hauts talus couronnés d'ajoncs. Cet arbuste, qui s'étale en buissons épais, fournit pendant l'hiver une excellente nourriture aux chevaux et aux bestiaux; mais tant qu'il n'est pas récolté, les Chouans se cachaient derrière ses touffes d'un vert sombre. Ces talus et ces ajoncs, qui annoncent au voyageur l'approche de la Bretagne, rendaient alors cette partie de la route aussi dangereuse qu'elle est belle..."

     "Galope-chopine évita soigneusement la grande route, et guida les deux étrangères à travers l'immense dédale de chemins de traverse de la Bretagne. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la guerre des Chouans. En parcourant ces routes elle put mieux apprécier l'état de ces campagnes qui, vues d'un point élevé, lui avaient paru si ravissantes; mais dans lesquelles il faut s'enfoncer pour en concevoir et les dangers et les inextricables difficultés. Autour de chaque champ, et depuis un temps immémorial, les paysans ont élevé un mur en terre, haut de six pieds, de forme prismatique, sur le faîte duquel croissent des châtaigniers, des chênes, ou des hêtres. Ce mur, ainsi planté, s'appelle une "haie" (la haie normande), et les longues branches qui la couronnent, presque toujours rejetées sur le chemin, décrivent au-dessus un immense berceau. Les chemins, tristement encaissés par ces murs tirés d'un sol argileux, ressemblent aux fossés des places fortes, et lorsque le granit qui, dans ces contrées, arrive presque toujours à fleur de terre, n'y fait pas une espèce de pavé raboteux, ils deviennent alors tellement impraticables que la moindre charrette ne peut y rouler qu'à l'aide de deux paires de boeufs et de deux chevaux petits, mais généralement vigoureux. Ces chemins sont si habituellement marécageux, que l'usage a forcément établi pour les piétons dans le champ et le long de la haie un sentier nommé une "rote", qui commence et finit avec chaque pièce de terre. Pour passer d'un champ dans un autre, il faut donc remonter la haie au moyen de plusieurs marches que la pluie rend souvent glissantes.

     Les voyageurs avaient encore bien d'autres obstacles à vaincre dans ces routes tortueuses. Ainsi fortifié, chaque morceau de terre a son entrée qui, large de dix pieds environ, est fermée par ce qu'on nomme dans l'Ouest un "échalier". L'échalier est un tronc ou une forte branche d'arbre dont un des bouts, percé de part en part, s'emmanche dans une autre pièce de bois informe qui lui sert de pivot. L'extrémité de l'échalier se prolonge un peu au-delà de ce pivot, de manière à recevoir une charge assez pesante pour former un contrepoids et permettre à un enfant de manoeuvrer cette singulière fermeture champêtre dont l'autre extrémité repose dans un trou fait à la partie inférieure de la haie...

     Ces haies et ces échaliers donnent au sol la physionomie d'un immense échiquier dont chaque champ forme une case parfaitement isolée des autres, close comme une forteresse, protégée comme elle par des remparts. La porte, facile à défendre, offre à des assaillants la plus périlleuse de toutes les conquêtes. En effet, le paysan breton croit engraisser la terre qui se repose, en y encourageant la venue de genêts immenses, arbuste si bien traité dans ces contrées qu'il y arrive en peu de temps à hauteur d'homme. Ce préjugé, digne de gens qui placent leurs fumiers dans la partie la plus élevée de leurs cours, entretient sur le sol et dans la proportion d'un champ sur quatre, des forêts de genêts, au milieu desquelles on peut dresser mille embûches. Enfin il n'existe peut-être pas de champ où il ne se trouve quelques vieux pommiers à cidre qui y abaissent leurs branches basses et par conséquent mortelles aux productions du sol qu'elles couvrent; or si vous venez à songer au peu d'étendue des champs dont toutes les haies supportent d'immenses arbres à racines gourmandes qui prennent le quart du terrain, vous aurez une idée de la culture et de physionomie du pays.

     On ne sait si le besoin d'éviter les contestations a, plus que l'usage si favorable à la paresse d'enfermer les bestiaux sans les garder, conseillé de construire ces clôtures formidables dont les permanents obstacles rendent le pays imprenable, et la guerre des masses impossible. Quand on a, pas à pas, analysé cette disposition du terrain, alors se révèle l'insuccès nécessaire d'une lutte entre des troupes régulières et des partisans; car cinq cents hommes peuvent défier les troupes d'un royaume. Là était tout le secret de la guerre des Chouans..."

     La Bretagne est, de toute la France, le pays où les moeurs gauloises ont laissé les plus fortes empreintes. Les parties de cette province où, de nos jours encore, la vie sauvage et l'esprit superstitieux de nos rudes aïeux sont restés, pour ainsi dire, flagrants, se nomment le pays des "Gars". Lorsqu'un canton est habité par nombre de Sauvages semblables à celui qui vient de comparaître dans cette Scène, les gens de la contrée disent : Les gars de telle paroisse; et ce nom classique est comme une récompense de la fidélité avec laquelle ils s'efforcent de conserver les traditions de langage et des moeurs gaëliques; aussi leur vie garde-t-elle de profonds vestiges des croyances et des pratiques superstitieuses des anciens temps. Là, les coutumes féodales sont encore respectées. Là les antiquaires retrouvent debout les monuments des Druides. Là, le génie de la civilisation moderne s'effraie de pénétrer à travers d'immenses forêts primordiales. Une incroyable férocité, un entêtement brutal, mais aussi la foi du serment; l'absence complète de nos lois, de nos moeurs, de notre habillement, de nos monnaies nouvelles, de notre langage, mais aussi la simplicité patriarcale et d'héroïques vertus s'accordent à rendre les habitants de ces campagnes plus pauvres de combinaisons intellectuelles que ne le sont les Mohicans et les Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale, mais aussi grands, aussi rusés, aussi durs qu'eux. La place que la Bretagne occupe au centre de l'Europe la rend beaucoup plus curieuse à observer que ne l'est le Canada. Entouré de lumières dont la bienfaisante chaleur ne l'atteint pas, ce pays ressemble à un charbon glacé qui resterait obscur et noir au sein d'un brillant foyer. Les efforts tentés par quelques grands esprits pour conquérir à la vie sociale et à la prospérité cette belle partie de la France, si riche de trésors ignorés, tout, même les tentatives du gouvernement, meurt au sein de l'immobilité d'une population vouée aux pratiques d'une immémoriale routine. Ce malheur s'explique assez par la nature d'un sol encore sillonné de ravins, de torrents, de lacs et de marais; hérissé de haies, espèces de bastions en terre qui font, de chaque champ, une citadelle; privé de routes et de canaux; puis par l'esprit d'une population ignorante, livrée à des préjugés dont les dangers seront accusés par les détails de cette histoire, et qui ne veut pas de notre moderne agriculture. La disposition pittoresque de ce pays, les superstitions de ses habitants excluent et la concentration des individus et les bienfaits amenés par la comparaison, par l'échange d'idées. Là point de villages. Les constructions précaires que l'on nomme des logis sont clairsemées à travers la contrée. Chaque famille y vit comme dans un désert. Les seules réunions connues sont les assemblées éphémères que le dimanche ou les fêtes de la religion consacrent à la paroisse. Ces réunions silencieuses, dominées par le recteur, le seul maître de ces esprits grossiers, ne durent que quelques heures. Après avoir entendu la voix terrible de ce prêtre, le paysan retourne pour une semaine dans sa demeure insalubre; il en sort pour le travail, et y rentre pour dormir. S'il y est visité, c'est par ce recteur, l'âme de la contrée. Aussi, fût-ce à la voix de ce prêtre que des milliers d'hommes se ruèrent sur la république, et que ces parties de la Bretagne fournirent cinq ans avant l'époque à laquelle commence cette histoire, des masses de soldats à la première chouannerie. Les frères Cottereau, hardis contrebandiers qui donnèrent leur nom à cette guerre, exerçaient leur périlleux métier de Laval à Fougères. Mais les inssurections de ces campagnes n'eurent rien de noble et l'on peut dire avec assurance qui si la Vendée fit du brigandage une guerre, la Bretagne fit de la guerre un brigandage. La proscription des princes, la religion détruite ne furent pour les Chouans que des prétextes de pillage, et les événements de cette lutte intestine contractèrent quelque chose de la sauvage âpreté qu'ont les moeurs en ces contrées. Quand de vrais défenseurs de la monarchie vinrent recruter des soldats parmi ces populations ignorantes et belliqueuses, ils essayèrent mais en vain, de donner, sous le drapeau blanc, quelque grandeur à ces entreprises qui avaient rendu la chouannerie odieuse et les Chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer les masses peu civilisées d'un pays.

     Le tableau de la première vallée offerte par la Bretagne aux yeux du voyageur, la peinture des hommes qui composaient le détachement des réquisitionnaires, la description du gars apparu sur le sommet de la Pélerine, donnent en raccourci une fidèle image de la province et de ses habitants. Une imagination exercée peut, d'après ces détails, concevoir le théâtre et les instruments de la guerre; là en étaient les éléments. Les haies si fleuries de ces belles vallées cachaient alors d'invisibles agresseurs. Chaque champ était alors une forteresse, chaque arbre méditait un piège, chaque vieux tronc de saule creux gardait un stratagème. Le lieu du combat était partout. Le fusil attendait au coin des routes les Bleus que de jeunes filles attiraient en riant sous le feu des canons, sans croire être perfides; elles allaient en pélerinage avec leurs pères et leurs frères demander des ruses et des absolutions à des vierges de bois vermoulu. La religion ou plutôt le fétichisme de ces créatures ignorantes désarmait le meurtre de ses remords. Aussi une fois cette lutte engagée, tout dans le pays devenait dangereux: le bruit comme le silence, la grâce comme la terreur, le foyer domestique comme le grand chemin. Il y avait de la conviction dans ces trahisons. C'était des Sauvages qui servaient Dieu et le roi, à la manière dont les Mohicans font la guerre. Mais pour rendre exacte et vraie en tout point la peinture de cette lutte, l'historien doit ajouter qu'au moment où la paix de Hoche fut signée, la contrée entière redevint et riante et amie. Les familles qui, la veille, se déchiraient encore, le lendemain soupèrent sans danger sous le même toit..."

     "...En 1827, un vieil homme accompagné de sa femme marchandait des bestiaux sur le marché de Fougères, et personne ne lui disait rien quoiqu'il eût tué plus de cent personnes, on ne lui rappelait même point son surnom de Marche-à-terre; la personne à qui l'on doit de précieux renseignements sur tous les personnages de cette scène, le vit emmenant une vache et allant de cet air simple, ingénu qui fait dire : - Voilà un bien brave homme!"

Alain GOUAILLIER, qui vous incite ainsi à lire ce roman historique...

     On peut aussi aller à la Médiathèque locale pour connaître l'Histoire d'Acigné. Dans l'ouvrage d'Alain RACINEUX "Histoire d'Acigné et ses environs" 1999, il est noté page 119 et suivantes :

"... C'est au printemps 1794, sous la Convention, que se déclencha ouvertement la Chouannerie en Ille-et-Vilaine. Il y eut une compagnie chouanne à St-Didier, une autre à St Jean-sur-Vilaine et une autre à Domagné....Il y eut peut-être quatre ou cinq particuliers à Acigné et six ou sept à Brécé... Les bandes de Chouans extérieures firent quelques incursions sur Acigné. Une victime ciblée fut Joseph Chalmel notaire public, membre du conseil du district et organisateur de la vente des biens du curé réfractaire.... En 1795 on nota "... dans un canton de 4 à 5 lieues carrées de pays, dix Chouans stables y répandent plus de terreur que deux cent hommes de troupes...."... En l'An V de la république un Chouan abattit l'arbre de la liberté à Acigné.... " en 1796 six individus de la garde territoriale de Servon furent saisis par une compagnie de Chouans habillés en Bleus. Quatre ont été égorgés par ces monstres sanguinaires..." "Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1799, vingt Chouans s'emparèrent, à main armée, du poste militaire des Forges de Noyal. Les témoins les décrivirent comme habillés d'une petite veste courte, d'un chapeau rond avec ruban blanc et tous armés de carabines...

     " Le rôle de la garde nationale d'Acigné se monte à 242 hommes. On y trouverait à peine 18 défenseurs de la patrie" (rapport du 19 février 1799)

     Le premier assassinat a été commis par les Chouans à Villory, hameau de la Bouëxière proche d'Acigné. Le 12 avril 1796, une vingtaine de cultivateurs travaillant à "émotter du guéret" dans un champ s'étaient réunis sous un châtaignier vers 16 heures pour collationner. Ils furent abordés par trois hommes armés de fusils. Après les avoir salués, leur chef, nommé Joseph Fouillard, leur demanda s'ils n'avaient pas vu des Chouans et sur leur réponse négative, il les accusa d'être de leur parti. L'un des cultivateurs, nommé Michel Desbien, leur répondit qu'ils étaient si peu Chouans que six d'entre eux étaient même de la garde territoriale. "Puisque tu es de la garde", reprit Fouillard, "tu ne seras pas fâché qu'on te fusille!". A ces mots Desbien qui était assis par terre, voulut se lever. Fouillard recula quelques pas et lui tira un coup de fusil qui le tua net. Les autres cultivateurs, épouvantés, prirent la fuite avec précipitation... Les deux camarades de Fouillard poursuivirent ceux qui avaient fui par le chemin, tirèrent par-dessus la haie, atteignirent Jean Lhermenier et Michel Jadré, qui s'affaissèrent et qu'ils achevèrent à coups de sabre et de crosse de fusil.

     Joseph Fouillard laboureur et tisserand naquit à Acigné au village de Louvigné. A l'époque de la Révolution, il vivait chez sa mère, à Broons-sur-Vilaine....Il se trouvait travailler à Acigné dans une ferme lorsque quatre Chouans l'embauchèrent dans leurs rangs aux environs de Noël 1795. Il les suivit et combattit avec eux pendant six mois. Les Chouans de Vitré firent leur soumission le 30 juin 1796. Comme eux, Fouillard déposa ses armes. Il fut amnistié. Fouillard ne put se résoudre à rester tranquille après la pacification. IL avait pris goût aux embuscades et à la guérilla.Au début de 1797 il fut accusé d'avoir rançonné des particuliers, et soupçonné de deux meurtres à La Bouëxière et à Brécé. Il fut arrêté par une patrouille à Châteaubourg et conduit au corps de garde, d'où il s'enfuit.De nouveau arrêté le 1er mai 1797 par trois militaires de la garnison de Vitré. Quinze jours plus tard il s'évada de la prison de Rennes avec trois compagnons de cellule et coucha à la ferme de "Pont-Briand" en Cesson "dans le foin sans que personne le sut". Le 3 juillet une patrouille de quatre soldats fut envoyée à leur recherche sur la commune d'Acigné. En passant au village de Louvigné, ils découvrirent deux des évadés dans la boutique du maréchal-ferrant. Ils voulurent les arrêter. L'un d'eux s'échappa en les frappant à coups de bâton, l'autre fut pris après avoir résisté. Il s'agissait de Fouillard. Les soldats le lièrent avec une bretelle de fusil. Mais au bout de quelques pas Fouillard cassa la bretelle et s'enfuit en sautant une barrière....On n'entendit plus parler de lui jusqu'à la mi-novembre où le propriétaire de la ferme de sa mère fut assassiné... Puis le 4 décembre 1797, Louis Bierras, acignolais patriote anciennement réfugié à Servon du temps de la Chouannerie, fut invité à une fête campagnarde en après-midi au Chesnais car il savait jouer du violon. Bierras y trouva une soixantaine de personnes qu'il fit danser. Vers 16 heures Fouillard et un de ses amis entrèrent dans le cellier de Foucaut, fermier chez qui se déroulait la fête, et ils trinquèrent avec quelques-uns des invités. Vers 17 heures, un repas fut servi. On y convia les deux rebelles. Fouillard, pour remercier, "régala la compagnie de plusieurs chansons chouanniques". Après avoir bu, mangé et chanté il se rendit avec son associé dans la salle de bal. Reconnaissant alors Bierras, il se jeta sur lui, le maltraita, puis retourna sur ses pas chercher son fusil. Aucun des invités ne vint secourir le malheureux. Au contraire, on lui demanda de continuer à jouer du violon. Bierras s'approcha de la porte en jouant, puis se précipita dehors... Fouillard avait disparu....Les autorités décidèrent alors de payer des espions. Fouillard, avec trois complices, fut repéré au moulin de la Quinvraye sur la commune de Betton, dans la nuit du 8 au 9 janvier 1798. Au moment de cerner les étables de la ferme, trois des suspects sortirent par la porte de derrière de l'étable à vaches et s'enfuirent pieds nus dans la campagne.Ils furent poursuivis. L'un d'eux se rendit. Un autre plongea dans la rivière où il fut rattrapé. le troisième s'enfuit par le pont. Retournant à la ferme la troupe fouilla les greniers et y découvrit Fouillard, caché sous les planches. Un rapport raconta que Fouillard fit feu et que les volontaires l'abattirent.... Il avait 23 ans....

   ...  Le curé d'Acigné Paul Le Tranchant exerçait clandestinement son ministère. Il fut inscrit sur la liste des émigrés! ....Il ne put reprendre le culte public qu'à partir du 6 novembre 1796. Plus tard de nouvelles persécutions reprirent. Paul Le Tranchant fut arrêté sur dénonciation la nuit de Noël 1797. Il était camouflé à la ferme de la Timonière d'Acigné, chez Julien Veillard, commandant de la garde nationale d'Acigné! il fut emprisonné deux ans à la tour Le Bat à Rennes. On dit que son vicaire l'abbé Lévêque, passa lui aussi une partie de la Révolution caché à Acigné chez un menuisier...."

- "Béatrix" :

après l'ouvrage des "Chouans" dont le décor se situait entre Fougères et Alençon, Balzac - seulement âgé de 31 ans - vient à Guérande en juin 1830 accompagné de sa maîtresse Laure de Berny, mère de famille nombreuse de 53 ans.

     Partis de la région de Tours les deux amants parviennent en bateau à Saint-Nazaire puis s'installent à Guérande. Ils sont de suite impressionnés par la beauté de cette ville fortifiée : Balzac s'inspire des lieux pour écrire son nouveau roman "Béatrix" :

     "Après Guérande il n'est plus que Vitré au centre de la Bretagne et Avignon dans le midi, qui conservent au milieu de notre époque, leur intacte configuration du Moyen-Age". ... "La ville produit sur l'âme l'effet que produit un calmant sur le corps, elle est silencieuse autant que Venise...."

     Quant aux habitations : "... quelques-unes reposent sur des piliers de bois qui forment des galeries, sous lesquelles les passants circulent, et dont les planchers plient sans rompre. les maisons des marchands sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées." Au marché, Balzac est frappé par le cloisonnement des classes sociales et des métiers : "...paludiers, paysans marins se distinguent par leurs costumes et se tiennent à distance respectueuse de la bourgeoisie, de la noblesse et du clergé...."

     Guérande bien en Bretagne! ..." même après la Révolution de 1830, Guérande est encore une ville à part, essentiellement bretonne, catholique fervente, silencieuse et recueillie, où les idées nouvelles ont peu d'accès..."

     Les environs désolés de la ville : "le pays est mal desservi par de rares et mauvais chemins.... Balzac note l'événement du "passage de quelques malades allant prendre les bains de mer" et que : "...jetée au bout du continent la ville ne mène à rien et personne ne vient à elle...."

     Par contre : ..."A l'entour, le pays est ravissant, les haies sont pleines de fleurs, de chèvre-feuilles, de buis, de rosiers, de belles plantes. Vous diriez un jardin anglais dessiné par un grand artiste."

     Et que dire de l'enthousiasme de Balzac au Croisic : "... mon compas à la main, debout sur un rocher à cent toises au-dessus de l'océan, dont les lames se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui sur un terrain vide, trace des forteresses et des palais...."

 

    4 - ACIGNE et la Duchesse Anne

En 1490 la Bretagne est un petit Pays convoité par les Grands d'Europe. A sa tête une gamine de 14 ans entourée de conseillers ambitieux, prétentieux et sans scrupules, soucieux de leurs intérêts.Tantôt Bretons,tantôt Français, tantôt Anglais, tantôt Espagnols. Treize prétendants essaient depuis quelques années de demander la main de la petite duchesse à son père - François II - dernier des ducs de Bretagne,mort en 1488 après la défaite de St Aubin du Cormier. Parmi eux, le roi de France Charles VIII, déjà fiancé à la fille de Maximillien d'Autriche, lequel vient d'épouser par procuration en décembre la petite Anne de Bretagne.

     Au printemps 1491 les troupes françaises occupent la Bretagne et nombreuses sont les villes défaites. Les troupes bretonnes chargées de protéger la duchesse qui réside à Rennes stationnent entre autres à Acigné, bourgade sise à trois lieues de la capitale.Les soldats se comportaient parfois en soudards désoeuvrés et la population vit dans la crainte d'exactions. Anne de Bretagne leur envoie ce message : "Ordre aux gens de guerre étant à la Motte d'Acigné et à Châteaugiron de ne pas contraindre à la bêche les paroissiens d'Acigné, Noyal sur Vilaine, Brécé, Servon et Broons, ni de les contraindre à leur porter ou bailler vivres ou ustensiles sans les payer raisonnablement..."

     Arrive l'été 1491. Nantes est livrée au roi de France par un conseiller de la jeune duchesse (Alain d'Albret) et l'armée française vient camper à Bain de Bretagne avant de s'établir en août entre Voeuvre (Chevré) et Vilaine, c'est à dire à Acigné! Trois autres corps d'armée prennent ensuite position à St Sulpice la Forêt, Vern et Liffré pour cerner Rennes qui "devient un îlot parmi les villes prises et parties ébranlées". Louis d'Orléans (futur Louis XII) qui avait pourtant combattu du côté des Bretons à St Aubin du Cormier en 1488, arrive à Rennes pour convaincre Anne de Bretagne d'épouser Charles VIII.
     Devant la misère, la faim, les récoltes anéanties et les exactions des soldats, elle se bute puis se résigne à épouser le fils de Louis XI pour sauver son peuple. "Elle fut tant persuadée par remontrances et grandes raisons (de son entourage) qu'à la fin elle se laissa induire à prendre ce parti..."

     Charles VIII est à Rennes. Prétextant des dévotions à Notre Dame de Bonne Nouvelle (aujourd'hui place Ste Anne) il se présente au logis des ducs, rue des Dames. Il y trouve la duchesse "tant belle, gracieuse, bénigne et humble et bien servie de corps". Les fiançailles ont lieu à la chapelle des Jacobins de Rennes en novembre, puis le mariage est célébré le 6 décembre 1491 à 8H du matin au château de Langeais. Anne de Bretagne devient ainsi reine de France. Sept ans plus tard Charles VIII meurt en heurtant un linteau de porte basse au château d'Amboise. Anne de Bretagne épousera Louis d'Orléans à Nantes en janvier 1499. Elle sera reine une seconde fois.

     En 1513 le nouveau pape Léon X accorde des privilèges à Anne de Bretagne, à sa fille Claude et à cinquante dames et gentilshommes de son choix. Anne choisit pour cette liste Jean VI d'Acigné, Gilette de Coëtmen sa femme, et leurs trois enfants : Louis, Pierre et Marie d'Acigné...

     Nous commémorons en ce mois de janvier 2014 le 500 ème anniversaire de la mort d'Anne de Bretagne. Je ne sais si elle portait des sabots, si elle aimait les pieds de verveine ou autres légendes plus ou moins farfelues. Par contre le nom d'Acigné ne lui était pas indifférent!

Philippe MOUAZAN (Association Acigné Autrefois)