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Histoires de Bretagne 3

Histoires de Bretagne 3

1 - La révolte  des Bonnets Rouges et du papier timbré (1675) et les "Bonnets rouges" 2016

2 - "Quatre-vingt-Treize" de Victor Hugo

 

1 - La révolte des Bonnets Rouges et du papier timbré

     Louis XIV mène "grand train de vie". Le règne du "Roi Soleil", le mal nommé, fut des plus froids. Ce "petit âge glaciaire" fut très dommageable à l'agriculture et aux paysans....S'ajoutant les nombreuses guerres avec ses voisins européens, les caisses de l'état sont vides. Son ministre Colbert décide de taxer le peuple avec un impôt sur la vaisselle d'étain, sur le tabac et sur le papier timbré.

     Depuis le traité de 1532 du Plessis-Macé on a attribué à la province Bretagne une autonomie fiscale. Aussi ces trois impôts sont mal-venus. Le peuple de Rennes s'enflamme et détruit les locaux délivrant le "papier timbré" le 18 avril 1675. Ce sera ensuite le tour de Nantes puis Pontivy.  A Carhaix, un notaire - Sébastien Le Balp -, dirige la révolte envers les "maltôtiers" mais également les châteaux des nobles. Une armée de Bonnets Rouges se lève.En Cornouaille les révoltés portent des Bonnets Bleus. Mais l'élan sera stoppé par une terrible répression. Sébastien Le Balp est tué par le marquis de Montgaillard le 3 septembre. On ira jusqu'à déterrer son corps, le rompre et l'exposer sur la roue. On assiste à de nombreuses exécutions et à des peines de galères. Le gouverneur de Bretagne fait pendre quatorze paysans au même arbre à Combrit : "les arbres commencent à pencher sur les grands chemins sous le poids qu'on leur donne".

     A Rennes, Mme de Sévigné rapporte que le "violoneux Daligault, qui avait commencé la danse et la pillerie, est rompu vif sur la place du Palais avant que son corps ne soit coupé en quatre morceaux exposés à un poteau à l'entrée des quatre principaux faubourgs." Un dénommé Jean Rivé est décapité place Sainte-Anne, sa tête ensuite exposée sur une pique au pont Saint-Martin avec un panneau :"chef des séditieux". Louis XIV punit enfin la ville de Rennes et le parlement de Bretagne en l'envoyant à Vannes.

     "Les gars de Plouyé" : une révolte avait déjà eu lieu en 1490 dans le Poher, partie de Plouyé. La misère sévissait et des milliers de paysans s'étaient unis pour brûler les châteaux et se répartir les terres. Ils s'emparèrent de Quimper le 30 juillet et la pillèrent durant quatre jours. Mais la troupe arriva et massacra les paysans armés de fourches à Penhars le 4 août puis dans un champ à la Boexière près de Pont-L'Abbé que l'on appela "Prat mil goff" (le pré des mille ventres) et enfin à Châteauneuf-du-Faou.

     O.F. 20/6/16 : "Bonnets rouges : le collectif mis en veille". Une manière pour le mouvement de prendre du recul par rapport à la politique et aux diverses campagnes qui se jouent actuellement, notamment celle de Christian Troadec, maire de Carhaix et candidat à la présidentielle. "Son aventure n'est pas celle des Bonnets rouges" précise Jean-Pierre Le Mat. Le choix a été fait à Huelgoat où une cinquantaine de membres se sont réunis. "en 2013, l'écotaxe était notre objectif. Elle a été abandonnée. Désormais le mouvement peut être mis en veille." un réseau qui pourra aussi se réveiller "si une menace pèse à nouveau sur le territoire breton".

    

2 - "Quatre-Vingt-Treize" de Victor HUGO (qui aurait pu s'appeler "Féodalité et Révolution")

     Le père de Victor HUGO est d'origine lorraine, fils de menuisier. Entré dans l'armée en 1788 ,à 15 ans, il est "républicain et quelque peu soudard". Le capitaine HUGO participe en 1793 à la guerre de Vendée ce qui explique aussi les "réalités du terrain" et l'orientation des écritures à venir du fils. Sophie TREBUCHET sa mère est une "vendéenne", fille d'armateur, plus réservée.... Conflits en tous genres!

    Victor HUGO à 14 ans : "Je veux être Chateaubriand ou rien". Brillant latiniste il est récompensé pour deux "Odes" à Toulouse à 16 ans. A 19 ans il fait connaissance du rennais LAMENNAIS qu'il admire comme étant "une dure, sagace et vaillante tête bretonne". A 27 ans il écrit contre la peine de mort. A 31 ans il rencontre la comédienne Juliette DROUET qui sera la vraie "femme de sa vie". Il viendra en Bretagne à 32 ans et à 34 ans. Député, il sera exilé politique en 1852 en Belgique puis Jersey et Guernesey (ou il plante symboliquement en 1870 un "chêne des Etats-unis d'Europe").

     Cet ouvrage fut écrit par Victor HUGO à 70 ans! " Je commence ce livre aujourd'hui 16 décembre 1872. Je suis à Hauteville-House (Guernesey)." "10 mai : une épine m'est entrée dans le talon. Je suis forcé de continuer assis ce livre...Aujourd'hui 19 mai mon pied est guéri; je me remets à écrire debout." Il finira l'ouvrage le 9 juin 1873 à Guernesey. Il sera publié en 1874. On dira que "Quatre-Vingt-Treize" est le "Guernica" de la Révolution française."

     Michel MOHRT, dans une préface, avertit le lecteur : "Le soulèvement de l'Ouest contre la république continuait, par certains de ses aspects, d'autres soulèvements du temps de la monarchie. L'un des premiers chefs  de la révolte, le marquis de la Rouërie, ne manquera jamais de préciser qu'il avait pris les armes pour "défendre les libertés bretonnes".  Il s'employa à obtenir des princes la confirmation des privilèges et des franchises de la province. Les libertés des pays de droit coutumier qui, sous l'Ancien Régime, avaient un Parlement qui votait l'impôt, ne pouvaient subsister sous le règne de la liberté républicaine, déesse aveugle et tyrannique. Le paysan breton préfèrera se battre chez lui pour des biens tangibles que se battre aux frontières pour une abstraction."

     En bon républicain Victor Hugo aura écrit que "le Breton parle une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée"; moins méprisant que Gustave Flaubert qui n'y compris que "de rauques syllabes celtiques mêlées au grognement des animaux et au claquement des charrettes" "Par les champs et les grèves".

     EXTRAITS de "QUATRE-VINGT-TREIZE" :

      "Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n'était plus que trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième cinquante-sept. Temps des luttes épiques.Le 1er mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers....Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne : "Point de grâce, point de quartier. A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts....."

        "Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792 la guerre civile avait commencé ses crimes...." -"Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu? - Je suis avec mes enfants.- Dis-nous ce que c'était tes parents? - C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort; mais le seigneur avait fait grâce et avait dit : Donnez-lui seulement cent coups de bâton; et mon père était demeuré estropié. - Et puis? - Mon grand-père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux galères. J'étais toute petite. - Et puis? - Le père de mon mari était un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre. - Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait? - Ces jours-ci, il se battait - Pour qui? - Pour le roi - et puis? - Dame, pour son seigneur - Et puis? - Dame, pour monsieur le curé - Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.... - Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu? - Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué du côté d'Ernée... - La nuit passée, nous avons couché dans une émousse - Alors, dit le sergent, couché debout. - Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer comme dans une gaine, ces sauvages appellent ça une émousse... - Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois enfants! Le sergent se redressa et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue "Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Nous adoptons ces trois enfants-là. - Vive la république! crièrent les grenadiers.

     La corvette "CLAYMORE" : "... Au moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s'était entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges braies dites "bragou-bras", de bottes-jambières, et d'une veste en peau de chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté brodé; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche.... Ce vieillard avait sur la tête le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, à l'aspect campagnard, et, relevé d'un côté par une ganse à cocarde, a l'aspect militaire. Il portait ce chapeau ras baissé à la paysanne, sans ganse ni cocarde...", "... C'est un prince. - Presque                - Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne - Comme les La Trémoille, comme les Rohan - Dont il est l'allié...", "... Il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de l'avis de Tinténiac : un chef, et de la poudre! Dans cette diable de Vendée il faut un général qui soit en même temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le moulin, le buisson, le fossé, le caillou, tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. A cette heure, dans cette armée de paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaine. D'Elbée est nul, Lescure est malade, Bonchamps fait grâce; il est bon, c'est bête;La Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant. Cathelineau est un charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Charrette est horrible..." "Quel vis-à-vis que cette guerre de Vendée : d'un côté Santerre le brasseur, de l'autre Gaston le merlan! - Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point mal agi dans mon commandement de Guémenée. Il a gentiment arquebusé trois cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse..." "... Ah! cette république! Que de dégâts pour peu de choses! Quand on pense que cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions!" "...Ceci est la guerre sans miséricorde. L'heure est aux sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête de Louis XVI, nous arracherons les quatre membres aux régicides. Dans l'Anjou et le Haut-Poitou les chefs font les magnanimes; on patauge dans la générosité; rien ne va. Dans le Marais et dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que Charette est féroce qu'il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène..."

     "... Quant à la "croisière", c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis célèbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne... La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait l'arrivée en France...." "... Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois cent quatre-vingts pièces de canon. - Combien décidément avons-nous de pièces en état de faire feu? - Neuf... Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils grandissaient." La "Claymore", enfermée dans ce demi-cercle, et d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'écueil, c'est-à-dire au naufrage. C'était comme une meute autour d'un sanglier..." "... Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle youyous s'éloignait du navire. Dans ce canot, il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à l'arrière, et le matelot de "bonne volonté". La nuit était encore très obscure...""La "Claymore" se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En même temps toute l'escadre faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un volcan qui sort de la mer..." "-Monseigneur, dit Halmado, nous sommes ici à l'embouchure du Couesnon. - C'est bien. J'irai du côté de Fougères, toi du côté de Bazouges. Garde ton sac qui te donne l'air d'un paysan.Emjambe les échaliers pour aller à travers champs. N'entre pas dans Pontorson. Tu iras au bois de Saint-Aubin. Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel? Halmado enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le hou-hou de la chouette. - Voici l'ordre : Insurgez-vous. Pas de quartier! Tu iras ensuite au bois d'Astillé. Tu iras ensuite au bois de Couesbon qui est à une lieue de Ploërmel... Tu iras ensuite à Saint-Ouen-Les-Toits, et tu parleras à Jean Chouan, qui est à mes yeux le vrai chef... Je n'écris rien parce qu'il ne faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste; cela a tout perdu...        Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle.... Tu te déguiseras. C'est facile. Ces républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros; Tu iras à saint-M'Hervé. Tu y verras Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et double charge de poudre pour faire plus de bruit, ils font bien; mais surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer...."

     "...Il est grand temps de faire les deux guerres ensemble; la grande et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne. La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité de mal qu'elle fait.... J'aime mieux la guerre de forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner, c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Pas de quartiers et des embuscades partout! Tu ajouteras que les Anglais sont avec nous. Prenons la république entre deux feux. L'Europe nous aide. Faisons lui la guerre des paroisses..."

     "Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance d'environ deux lieues; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican, également droit sur l'horizon.... La cage de tous ces clochers était alternativement noire et blanche. Cela signifiat que toutes les cloches étaient en branle.On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement... Certainement quelqu'un était traqué. Ce ne pouvait être que lui... Cette affiche était placardée depuis peu de temps, car elle était encore humide. Il lut ceci : République Française, une et indivisible. - Le ci-devant marquis de Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi. Sa tête est mise à prix.... " "...Le marquis regarda le mendiant. - Ecoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est sûr. A la métairie vous seriez fusillé. - je suis un pauvre - Ni royaliste, ni républicain? - je ne crois pas - Etes-vous pour ou contre le roi? - Je n'ai pas le temps de ça" "Il y a dans un coin une cruche d'eau, une galette de sarrasin et des châtaignes.." " au bout d'un quart de lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve." "Est-ce que je vous avais rencontré autrefois? - Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe.... On est des fois des vingt-quatre heures sans manger. Quelques fois un sou, c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends..."

     "Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes et les villages réfractaires; on brûlait, pour l'exemple, toute métairie et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout récemment  dans la paroisse de Bourgon près d'Ernée..." "Cette avant-garde ne faisait-elle pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées "colonnes infernales"? " ... Ce fourré, qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait la proportion d'un bois, s'étendait juqu'à la métairie, et cachait, comme tous les halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux, labyrinthes où les armées républicaines se perdaient..."

     "Ecartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa poitrine nue. Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit entouré d'hommes à genoux. Un immense cri s'éleva : "Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général! Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne. Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de bâtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des cocardes blanches, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres en cuir, le jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'oeil naïf."

        "Le marquis se tourna vers Gavard : -Combien donc êtes-vous? - Sept mille; l'affiche de la république, en révélant votre présence a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous....  - Et vous êtes sept mille?                - Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain.C'est le rendement du pays. Quand M. Henri de la Rochejaquelein est parti pour l'armée catholique, on a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses lui ont amené dix mille hommes. - Quel sera votre quartier général, monseigneur? - D'abord la forêt de Fougères - C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis....       -Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reçu les bleus? Avez-vous brûlé le hameau? - Non -Brûlez-le. - Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et nous étions sept mille.   - Que faut-il faire des prisonniers? - Fusillez-les"

     "Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abattant sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne sait quel contre-sens qui serre le coeur.."

   A PARIS :   "Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait cette vaste détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat et le maximum; l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat.." "Aucune défaillance dans ce peuple. La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient, offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des districts allaient et venaient, chacun avec sa devise : "Nul ne nous fera la barbe; Plus de noblesse que dans le coeur". Les rues de Paris ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9 thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien. Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s'était déjà vu quatre-vingts ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un grand besoin de respirer; de là la Régence qui ouvre le siècle et le Directoire qui le termine.Deux saturnales après deux terrorismes. Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gaieté égarée. Une joie malsaine déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la grandeur s'éclipsa.C'est ainsi que Paris va et vient; il est l'énorme pendule de la civilisation. Après 93, la Révolution traversa une occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu'il avait commencé...la tragédie disparut dans la parodie, et au fond de l'horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse..."

     "93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris.Et qu'est-ce que la Révolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et de Paris sur la France.

     Le Cabaret de la rue du paon : "Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui : Danton, écoutez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout.... La guerre de forêt s'organise sur une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare; Vendéens et Anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent la même langue que les topinambous du Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux une lettre interceptée de Puisaye où il est dit que "vingt mille habits rouges distribués aux insurgés en feront lever cent mille". Quand l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Les Anglais ont le choix du point de descente, de Cancale à Paimpol. Vraig préfèrerait la baie de St Brieuc, Cornwallis la baie de St Cast. C'est un détail. La rive gauche de la Loire est gardée par l'armée vendéenne rebelle, et quant aux vingt-huit lieues à découvert entre Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur concours. La descente se fera sur trois points : Plérin, Iffiniac et Pléneuf; de Plérin on ira à St Brieuc, et de Pléneuf à Lamballe; le deuxième jour on gagnera Dinan où il y a neuf cents prisonniers anglais, et l'on occupera en même temps St Jouan et St Méen; on y laissera de la cavalerie; le troisième jour, deux colonnes se dirigeront l'une de St Jouan sur Bédée, l'autre de Dinan sur Bécherel qui est une forteresse naturelle, et où l'on établira deux batteries; le quatrième jour, on est à Rennes. Rennes c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise, Châteauneuf et St Malo tombent. Il y a à Rennes un million de cartouches et cinquante pièces d'artillerie de campagne...

- Qu'ils raffleraient, murmura Danton. Robespierre continua : - Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougères, l'autre sur Vitré, l'autre sur Redon. Dans quinze jours on aura une armée de brigands de trois cent mille hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France. - C'est-à-dire au roi d'Angleterre, dit Danton. - Non, au roi de France. Et Robespierre ajouta : - le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'étranger, et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie.

     " Si cela continue, et si nous mettons ordre, la révolution française se sera faite au profit de Potsdam; elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le petit Etat de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi de Prusse." Et Danton, terrible, éclata de rire. Le rire de Danton fit sourire Marat. - Vous avez chacun votre dada; vous Danton, la Prusse, vous, Robespierre, la Vendée. Vous ne voyez pas le vrai péril : les cafés et les tripots. Le danger n'est ni à Londres, comme le croit Robespierre, ni à Berlin, comme le croit Danton; il est à Paris. Il est dans l'absence d'unité. Le danger est dans la famine... Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple, un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du peuple, a dit : il ne vaut pas la peine d'être ramassé.Il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats...Les agioteurs et les accapareurs, voilà le danger... Ce qu'il faut c'est un dictateur... Au midi, le fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de Dumouriez... Que nous faut-il? L'unité. Si nous perdons une heure, demain les Vendéens peuvent être à Orléans, et les Prussiens à Paris.

La VENDEE : Les sept Forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fougères qui barre la passage entre Dol et Avranches; la forêt de Princé qui a huit lieues de tour, la forêt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque inaccessible du côté de Ba(e)ignon, avec une retraite facile sur Concornet (Concoret) qui était un bourg royaliste; la forêt de Rennes d'où l'on entendait le tocsin des paroisses républicaines, toujours nombreuses près des villes; la forêt de Machecoul qui avait Charette pour bête fauve; la forêt de la Garnache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain et aux Rohan; la forêt de Brocéliande qui était aux fées. Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de "seigneur des sept forêts". C'était le vicomte de Fontenay, prince breton."

     Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme : d'un côté la révolution française, de l'autre le paysan breton. En face de ces événements incomparables, accès de colère de la civilisation, excès du progrès furieux qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet homme à l'oeil clair et aux cheveux longs, vivant de lait et de châtaignes, borné à son toit de chaume, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie, inculte et brodé, tatouant ses habits comme ses ancêtres les Celtes avaient tatoués leurs visages, respectant son maître dans son bourreau, parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée, vénérant sa charrue d'abord, sa grand-mère ensuite, croyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévôt à l'autel et aussi à la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la lande, aimant ses rois, ses seigneurs, ses prêtres, ses poux; pensif, immobile souvent des heures entières sur la grande grève déserte, sombre écouteur de la mer. Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté."

     Le paysan a deux points d'appui : le champ qui le nourrit, le bois qui le cache. Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement; c'étaient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages... Des puits ronds et étroits, masqués au-dehors par des couvercles de pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissant sous terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants.

     Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme y avait été en fuite devant l'homme. De là les tanières de reptiles creusées sous les arbres. Cela datait des druides, et quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Le peuple avait pris le parti de disparaitre. Tour à tour les troglodytes pour échapper aux Celtes, les Celtes pour échapper aux Romains, les Bretons pour échapper aux Normands, les huguenots pour échapper aux catholiques, les contrebandiers pour échapper aux gabelous,, s'étaient réfugiés d'abord dans les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la tyrannie réduit les nations."

     "L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes, et les tannières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république française éclata. La Bretagne se révolta, se trouvant opprimée par cette délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves."

     "Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de toutes les autres. Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries. Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté était d'y respirer. En Ille-et-Vilaine, dans la forêt du Pertre, asile du prince de Talmont, on n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la forêt de Meulac, on ne voyait personne, et il y avait huit mille hommes. Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient sous les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient, bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de dispertion, avalanche, puis poussière... des jaguars ayant des moeurs de taupes.

     Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les broussailles. Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout épars des bois. Les anciens châteaux qui étaient des forteresses, les hameaux qui étaient des camps, les fermes qui étaient des enclos faits d'embûches et de pièges, les métairies ravinées de fossés et palissades d'arbres, étaient les mailles de ce filet où se prirent les armées républicaines. Cet ensemble était ce que l'on appelle le Bocage.

     Les hommes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis... Habituellement le couvercle, fait de mousse et de branches, était si artistement façonné, qu'impossible à distinguer du dehors dans l'herbe, il était très facile à ouvrir et à fermer du dedans. Ils appelaient ce réduit la "loge". On était bien là, à cela près qu'on était sans jour, sans feu, sans pain et sans air. Les hommes dans ces caves de bêtes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, à tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou bien ils priaient pour tuer le temps. "Tout le jour, dit Bourdoiseau, Jean Chouan nous faisait chapeletter.

     Quelques fois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils écoutaient si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu des républicains était régulier, le feu des royalistes était éparpillé; ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement c'était signe que les royalistes avaient le dessus; si les feux saccadés continuaient et s'enfonçaient à l'horizon, c'était signe qu'ils avaient le dessus. Les blancs poursuivaient toujours; les bleus jamais, ayant le pays contre eux.... Des relais d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson. Hoche écrivait : "On croirait qu'ils ont des télégraphes."

     C'étaient des clans, comme en Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine. Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler."

     Leur vie en guerre : "Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse abondaient. Pas plus adroits que les braconniers du Bocage et les contrebandiers du Loroux. C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la levée des trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le 8 juillet, un mois avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler fut le précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les hommes valides à marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres. Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats, Cathelineau dix mille, Stofflet vingt mille et Charette fut maître de Noirmoutier....Pour soulever ces multitudes, peu de choses suffisait. On plaçait dans le tabernacle d'un curé assermenté, d'un prêtre jureur, comme ils disaient, un gros chat noir qui sautait brusquement dehors pendant la messe.  -C'est le diable! criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu sortait des confessionnaux....

     Au plus fort des mêlées, quand les paysans attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de combat une croix ou une chapelle, tous tombaient à genoux et disaient leur prière sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils chargeaient leurs fusils en courant; c'était leur talent. On leur faisait croire ce qu'on voulait; les prêtres leur montraient d'autres prêtres dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leurs disaient : Ce sont des guillotinés ressucités...Ils appelaient les prêtres mariés républicains : des sans-calottes devenus sans-culottes. Ils commencèrent par avoir peur des canons, puis ils se jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent.....

     Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévôts étaient des voleurs. les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard la civilisation. Puysage dit : "J'ai préservé plusieurs fois le bourg de Plélan du pillage." Il se prive d'entrer à Montfort : "Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons des jacobins." Ils détroussèrent Cholet; ils mirent à sac Challans. Après avoir manqué Granville, ils pillèrent Villedieu. Ils appelaient "masse jacobine" ceux des campagnes qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme les soldats, et le massacre comme des brigands. Fusiller les "patauds" c'est-à-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela se "décarêmer". A St Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines, gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chaîne de trente s'appelait le "chapelet". On adossait la chaîne à une fosse creusée et l'on fusillait; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants; on les enterrait tout de même... Quand ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'Arbre de la Liberté, le brûlaient et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs allures étaient nocturnes. Règle du Vendéen : être toujours inattendu. Ils faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur passage. Marche de chats dans les ténèbres.... Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur répliquait à la terreur.

     La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes, femmes et enfants. La Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie... La grande armée catholique a été un effort insensé; le désastre devait suivre; se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris.... la cohue des sabots se ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay chatièrent cette folie. Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté cette enjambée.La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin complète César et augmente Napoléon; passer la Loire tue La Rochejaquelein... La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le vendéen chez lui est contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur, chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête des bois. Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée; querelle de l'idée locale contre l'idée universelle; paysans contre patriotes.

     La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernière fois, elle a eu tort... Contre le roi ou sous le roi, c'était toujours la même guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre l'esprit central... Toutes les fois que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se hérisse. Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Surdité terrible. L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu.

     "Voyez-vous citoyen, dans les villes et dans les gros bourgs, nous sommes pour la révolution, dans la campagne, ils sont contre; autant dire dans les villes on est français et dans les villages on est breton. C'est une guerre de bourgeois à paysans. Ils nous appellent patauds, nous les appelons rustauds. Les nobles et les prêtres sont avec eux."

     " Le but de Lantenac était d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la Basse-Normandie, d'ouvrir la porte à Pitt, et de donner un coup d'épaule à la grande armée vendéenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille paysans. Gauvain a coupé court à ce plan. Il tient la côte... Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on apprend qu'il a marché sur Dol. S'il prend Dol, et s'il établit sur le Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voilà un point de la côte où les Anglais peuvent aborder, et tout est perdu."

     DOL-de-BRETAGNE : Dol, "ville espagnole de France en Bretagne", ainsi le qualifient les cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, points alignés, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très large.Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une rivière. La ville sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un. Autant de maisons, autant de forteresses. La vieille halle était à peu près au milieu de la rue.

     Un duel nocturne entre les blancs arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille, les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement. Chose remarquable c'était les quinze cents qui avaient attaqué les six mille.

     D'un côté six mille paysans, avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des carabines sans bayonettes, trainant des canons attelés de cordes, mal équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre côté quinze cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes basques et à grands revers, le briquet à poignée de cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et farouches, sachant obéir, volontaires eux aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution des héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté Lantenac, de l'autre Gauvain. Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le battait, ensuite parce que c'était son parent. Lantenac voulait la vraie guerre : se servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. De là l'idée fixe : faire débarquer les Anglais... s'emparer d'un point du littoral, et le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte. Le lien était bien choisi. Le canon du Mont-dol balayerait d'un côté le Fresnois, de l'autre Saint-Brelade (Broladre), tiendrait à distance la croisière de Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ra (o)z-sur-Couesnon à Saint-Mêloir-des-Ondes.

     Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que quinze cents coups tirés avec cinq canons. Le succès semblait certain. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers d'artillerie reconnaître le Mont-Dol. Les paysans s'étaient dispersés dans la ville. Ils avaient garé leur artillerie avec les bagages sous les voûtes de la vieille halle, et, las, buvant, mangeant, "chapelletant", ils s'étaient couchés pêle-mêle en travers de la grande rue, plutôt encombrée que gardée.

     Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons braquées à l'entrée de la grande rue. C'était Gauvain.Le premier moment fut terrible. On criait, on courait, beaucoup tombaient. Combat lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient l'obscurité. Tout était fumée et tumulte... Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois leur redonnait confiance. Ils avaient du canon, mais au grand étonnement de Gauvain, ils ne s'en servaient point; cela tenait à ce que les officiers d'artillerie étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol les gars ne savaient faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles les bleus qui les canonnaient.Cela devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en citadelle, c'était l'inattendu.

     Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé. Le chef venu tout changea de face... Le marquis mit en batterie deux pièces de seize. Trois fois il ajusta Gauvain et le manqua. Gauvain avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards, au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents hommes maniables. Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille halle, où les Vendéens s'étaient crénelés, était adossée à une dédale de ruelles étroites et tortueuses.... Il prit la tête de la colonne et, pendant que la canonnade continuait des deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres, s'enfoncèrent dans les ruelles désertes. Gauvain arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la halle. La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement... Gauvain leva son épée, il cria : "Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le reste sur le centre!" Les douze coups de fusil partirent et les sept tambours sonnèrent la charge. Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une nouvelle armée dans le dos... En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se désagrégèrent... Le marquis de Lantenac vit cette déroute et il dit : "Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les Anglais."

     Cimourdain dit à Gauvain : - Où en sommes-nous?
Gauvain répondit : - J'ai dispersé les bandes de Lantenac. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours il sera cerné.... Il regarda Gauvain en face : - Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de St Marc-le-Blanc? - Je ne fais pas la guerre aux femmes - Pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné? - Je ne fais pas la guerre aux vieillards. -Pourquoi, après la victoire de Landéan, n'as-tu pas fait fusiller tes trois cents paysans prisonniers? - Parce que Bonchamp avait fait grâce aux prisonniers républicains...

     Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue, la Tourgue morte, lézardée, sabordée, démantelée... Ce qu'on avait sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois comme un malfaiteur. La Tourgue signifie la Tour-Gauvain et était en 1793 une forteresse....

     Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la France. Marat un couteau au flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quand à la Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite, plus redoutable.... Un décret envoyait en Vendée l'armée de Mayence; huit mille Vendéens étaient morts à Ancenis, les Vendéens étaient repoussés à Nantes, débusqués à Montaigu, expulsés de Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils étaient battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué; ils étaient en échec à Luçon, en déroute à la Roche-sur-Yon; mais d'une part, ils menaçaient La Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise, aux ordres du général Craig, n'attendait qu'un signal du marquis de Lantenac pour débarquer...

     Dans ce mois d'août La Tourgue était assiégée. Le marquis de Lantenac : - vous êtes quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes dix-neuf hommes qui nous défendons... Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous vous offrons de vous rendre ces trois enfants. A une condition c'est que nous aurons la sortie libre.... Si vous refusez les enfants meurent.

Pour connaître le dénouement très inattendu il vous faudra à présent acheter ou emprunter l'ouvrage...
Alain GOUAILLIER