Get Adobe Flash player

Histoires de Bretagne 3

Histoires de Bretagne 3

1 - La révolte  des Bonnets Rouges et du papier timbré (1675) et les "Bonnets rouges" 2016

2 - "Quatre-vingt-Treize" de Victor Hugo

 3- "Les “Chouans” et “Béatrix” de Balzac et la “Chouannerie en Acigné”

  

1 - La révolte des Bonnets Rouges et du papier timbré - l'affaire La Chalotais

     Louis XIV mène "grand train de vie". Le règne du "Roi Soleil", le mal nommé, fut des plus froids. Ce "petit âge glaciaire" fut très dommageable à l'agriculture et aux paysans....S'ajoutant les nombreuses guerres avec ses voisins européens, en 1675 avec la Hollande, les caisses de l'état sont vides. Son ministre Colbert décide de taxer le peuple avec un impôt sur la vaisselle d'étain, sur le tabac et sur le papier timbré.

     Depuis le traité de 1532 du Plessis-Macé on a attribué à la province Bretagne une autonomie fiscale. Aussi ces trois impôts sont mal-venus. Le peuple de Rennes s'enflamme et détruit les locaux délivrant le "papier timbré" le 18 avril 1675. Ce sera ensuite le tour de Nantes puis Pontivy.  A Carhaix, un notaire - Sébastien Le Balp -, dirige la révolte envers les "maltôtiers" mais également les châteaux des nobles. Une armée de Bonnets Rouges se lève.En Cornouaille les révoltés portent des Bonnets Bleus. Mais l'élan sera stoppé par une terrible répression. Sébastien Le Balp est tué par le marquis de Montgaillard le 3 septembre. On ira jusqu'à déterrer son corps, le rompre et l'exposer sur la roue. On assiste à de nombreuses exécutions et à des peines de galères. Le gouverneur de Bretagne fait pendre quatorze paysans au même arbre à Combrit : "les arbres commencent à pencher sur les grands chemins sous le poids qu'on leur donne".

    NOTA : "Le bonnet phrygien de notre Marianne républicaine n'est autre que celui des bonnets rouges de Sébastien Le Balp. La quasi-totalité des députés bretons, convoqués aux Etats généraux, étaient francs-maçons. Ce club des députés bretons, qui avaient tous leur bonnet rouge dans la poche, a joué un rôle majeur dans l'abolition des privilèges, dans la nuit du 3 août 1789. D'autre part, il existait en Bretagne des liens très forts entre jésuites et francs-maçons qui s'intéressaient aux questions sociétales, faisaient de l'entrisme, de la diplomatie, s'opposaient à Paris ou à Rome. La Parfaite union à Rennes, ou les Amis de Sully à Brest, font partie des loges les plus anciennes de France. C'est aussi en Bretagne que sont nées la franc-maçonnerie forestière et celle du bois, très liées au néo-druidisme." d'après "Le Compas et l'hermine" d'Arnaud d'Apremont 2019 - et Mémoire DEC Diplôme d'Etudes Celtiques UHB Rennes 2

     A Rennes, Mme de Sévigné rapporte que le "violoneux Daligault, qui avait commencé la danse et la pillerie, est rompu vif sur la place du Palais avant que son corps ne soit coupé en quatre morceaux exposés à un poteau à l'entrée des quatre principaux faubourgs." Un dénommé Jean Rivé est décapité place Sainte-Anne, sa tête ensuite exposée sur une pique au pont Saint-Martin avec un panneau :"chef des séditieux". Louis XIV punit enfin la ville de Rennes avec la présence de 4 000 hommes. Le parlement de Bretagne, suspecté d'intelligence avec l'insurrection, sera envoyé en exil à Vannes. 

      Face à la cathédrale de Vannes, l'ancien marché couvert, avec à l'étage le palais de justice ducal, a eu plusieurs vies. C'est là que se sont tenues pendant quinze années les sessions du parlement de Bretagne après cet exil de 1675. Après la Révolution, il est devenu un théâtre avant d'accueillir le musée des beaux-arts de la ville : la "COHUE", mot français isssu du breton "coc'hui" qui veut dire "halle". De nos jours le samedi est jour de marché.

     "Les gars de Plouyé" : une révolte avait déjà eu lieu en 1490 dans le Poher, partie de Plouyé. La misère sévissait et des milliers de paysans s'étaient unis pour brûler les châteaux et se répartir les terres. Ils s'emparèrent de Quimper le 30 juillet et la pillèrent durant quatre jours. Mais la troupe arriva et massacra les paysans armés de fourches à Penhars le 4 août puis dans un champ à la Boexière près de Pont-L'Abbé que l'on appela "Prat mil goff" (le pré des mille ventres) et enfin à Châteauneuf-du-Faou.

     O.F. 20/6/16 : "Bonnets rouges : le collectif mis en veille". Une manière pour le mouvement de prendre du recul par rapport à la politique et aux diverses campagnes qui se jouent actuellement, notamment celle de Christian Troadec, maire de Carhaix et candidat à la présidentielle. "Son aventure n'est pas celle des Bonnets rouges" précise Jean-Pierre Le Mat. Le choix a été fait à Huelgoat où une cinquantaine de membres se sont réunis. "en 2013, l'écotaxe était notre objectif. Elle a été abandonnée. Désormais le mouvement peut être mis en veille." un réseau qui pourra aussi se réveiller "si une menace pèse à nouveau sur le territoire breton".

     O.F. 20/12/2019 : "Un café-librairie, rue de Dinan à Rennes, "Le Papier timbré" : lieu de réunion de militants d'extrême-gauche - selon un parti d'extrême droite - qui abrite une maison d'édition bretonne recevant une aide financière de la Région.Le "Papier timbré" est animé par Jean-Marie Goater, maire-adjoint à la mairie de Rennes. Jean-Michel Le Boulanger, chargé de la Culture à la Région, rappelle que la "liberté d'expression" est un droit constitutionnel ...

     L'affaire "La Chalotais" : en 1762 débute un conflit lancé par la politique des travaux du duc d'Aiguillon, récemment nommé commandant en chef de la Bretagne par le roi, et le procureur La Chalotais, soutenu par les députés bretons. A la démission du parlement, la réplique d'emprisonnement de La Chalotais va lui amener une immense popularité. Il faudra cependant 6 années pour que le duc d'Aiguillon quitte ses fonctions et que le parlement soit rétabli.


 

 

    

2 - "Quatre-Vingt-Treize" de Victor HUGO (qui aurait pu s'appeler "Féodalité et Révolution")

     Le père de Victor HUGO est d'origine lorraine, fils de menuisier. Entré dans l'armée en 1788 ,à 15 ans, il est "républicain et quelque peu soudard". Le capitaine HUGO participe en 1793 à la guerre de Vendée ce qui explique aussi les "réalités du terrain" et l'orientation des écritures à venir du fils. Sophie TREBUCHET sa mère est une "vendéenne", fille d'armateur, plus réservée.... Conflits en tous genres!

    Victor HUGO à 14 ans : "Je veux être Chateaubriand ou rien". Brillant latiniste il est récompensé pour deux "Odes" à Toulouse à 16 ans. A 19 ans il fait connaissance du rennais LAMENNAIS qu'il admire comme étant "une dure, sagace et vaillante tête bretonne". A 27 ans il écrit contre la peine de mort. A 31 ans il rencontre la comédienne Juliette DROUET qui sera la vraie "femme de sa vie". Il viendra en Bretagne à 32 ans et à 34 ans. Député, il sera exilé politique en 1852 en Belgique puis Jersey et Guernesey (ou il plante symboliquement en 1870 un "chêne des Etats-unis d'Europe").

     Cet ouvrage fut écrit par Victor HUGO à 70 ans! " Je commence ce livre aujourd'hui 16 décembre 1872. Je suis à Hauteville-House (Guernesey)." "10 mai : une épine m'est entrée dans le talon. Je suis forcé de continuer assis ce livre...Aujourd'hui 19 mai mon pied est guéri; je me remets à écrire debout." Il finira l'ouvrage le 9 juin 1873 à Guernesey. Il sera publié en 1874. On dira que "Quatre-Vingt-Treize" est le "Guernica" de la Révolution française."

     Michel MOHRT, dans une préface, avertit le lecteur : "Le soulèvement de l'Ouest contre la république continuait, par certains de ses aspects, d'autres soulèvements du temps de la monarchie. L'un des premiers chefs  de la révolte, le marquis de la Rouërie, ne manquera jamais de préciser qu'il avait pris les armes pour "défendre les libertés bretonnes".  Il s'employa à obtenir des princes la confirmation des privilèges et des franchises de la province. Les libertés des pays de droit coutumier qui, sous l'Ancien Régime, avaient un Parlement qui votait l'impôt, ne pouvaient subsister sous le règne de la liberté républicaine, déesse aveugle et tyrannique. Le paysan breton préfèrera se battre chez lui pour des biens tangibles que se battre aux frontières pour une abstraction."

     En bon républicain Victor Hugo aura écrit que "le Breton parle une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée"; moins méprisant que Gustave Flaubert qui n'y compris que "de rauques syllabes celtiques mêlées au grognement des animaux et au claquement des charrettes" "Par les champs et les grèves".

     EXTRAITS de "QUATRE-VINGT-TREIZE" :

      "Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n'était plus que trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt-sept hommes, du deuxième trente-trois, et du troisième cinquante-sept. Temps des luttes épiques.Le 1er mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers....Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne : "Point de grâce, point de quartier. A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts....."

        "Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792 la guerre civile avait commencé ses crimes...." -"Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu? - Je suis avec mes enfants.- Dis-nous ce que c'était tes parents? - C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort; mais le seigneur avait fait grâce et avait dit : Donnez-lui seulement cent coups de bâton; et mon père était demeuré estropié. - Et puis? - Mon grand-père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux galères. J'étais toute petite. - Et puis? - Le père de mon mari était un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre. - Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait? - Ces jours-ci, il se battait - Pour qui? - Pour le roi - et puis? - Dame, pour son seigneur - Et puis? - Dame, pour monsieur le curé - Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.... - Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu? - Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué du côté d'Ernée... - La nuit passée, nous avons couché dans une émousse - Alors, dit le sergent, couché debout. - Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer comme dans une gaine, ces sauvages appellent ça une émousse... - Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois enfants! Le sergent se redressa et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue "Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Nous adoptons ces trois enfants-là. - Vive la république! crièrent les grenadiers.

     La corvette "CLAYMORE" : "... Au moment où il était monté sur la corvette, son manteau de mer s'était entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vêtu, sous ce manteau, de larges braies dites "bragou-bras", de bottes-jambières, et d'une veste en peau de chèvre montrant en dessus le cuir passementé de soie, et en dessous le poil hérissé et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes bretonnes étaient à deux fins, servaient aux jours de fête comme aux jours de travail, et se retournaient, offrant à volonté le côté velu ou le côté brodé; peaux de bête toute la semaine, habits de gala le dimanche.... Ce vieillard avait sur la tête le chapeau rond du temps, à haute forme et à large bord, qui, rabattu, à l'aspect campagnard, et, relevé d'un côté par une ganse à cocarde, a l'aspect militaire. Il portait ce chapeau ras baissé à la paysanne, sans ganse ni cocarde...", "... C'est un prince. - Presque                - Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne - Comme les La Trémoille, comme les Rohan - Dont il est l'allié...", "... Il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de l'avis de Tinténiac : un chef, et de la poudre! Dans cette diable de Vendée il faut un général qui soit en même temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le moulin, le buisson, le fossé, le caillou, tirer parti de tout, veiller à tout, massacrer beaucoup, faire des exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. A cette heure, dans cette armée de paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaine. D'Elbée est nul, Lescure est malade, Bonchamps fait grâce; il est bon, c'est bête;La Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant. Cathelineau est un charretier naïf, Stofflet est un garde-chasse rusé, Charrette est horrible..." "Quel vis-à-vis que cette guerre de Vendée : d'un côté Santerre le brasseur, de l'autre Gaston le merlan! - Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point mal agi dans mon commandement de Guémenée. Il a gentiment arquebusé trois cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse..." "... Ah! cette république! Que de dégâts pour peu de choses! Quand on pense que cette révolution est venue pour un déficit de quelques millions!" "...Ceci est la guerre sans miséricorde. L'heure est aux sanguinaires. Les régicides ont coupé la tête de Louis XVI, nous arracherons les quatre membres aux régicides. Dans l'Anjou et le Haut-Poitou les chefs font les magnanimes; on patauge dans la générosité; rien ne va. Dans le Marais et dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que Charette est féroce qu'il tient tête à Parrein. Hyène contre hyène..."

     "... Quant à la "croisière", c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis célèbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne... La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le déchaînement de la caronade, dévié et marché plutôt vers Granville que vers Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les Minquiers lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait l'arrivée en France...." "... Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en présence de trois cent quatre-vingts pièces de canon. - Combien décidément avons-nous de pièces en état de faire feu? - Neuf... Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils grandissaient." La "Claymore", enfermée dans ce demi-cercle, et d'ailleurs garrottée par ses propres ancres, était adossée à l'écueil, c'est-à-dire au naufrage. C'était comme une meute autour d'un sanglier..." "... Quelques instants après, un de ces petits canots qu'on appelle youyous s'éloignait du navire. Dans ce canot, il y avait deux hommes, le vieux passager qui était à l'arrière, et le matelot de "bonne volonté". La nuit était encore très obscure...""La "Claymore" se mit à cracher de la flamme sur les huit navires. En même temps toute l'escadre faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On eût dit un volcan qui sort de la mer..." "-Monseigneur, dit Halmado, nous sommes ici à l'embouchure du Couesnon. - C'est bien. J'irai du côté de Fougères, toi du côté de Bazouges. Garde ton sac qui te donne l'air d'un paysan.Emjambe les échaliers pour aller à travers champs. N'entre pas dans Pontorson. Tu iras au bois de Saint-Aubin. Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel? Halmado enfla ses joues, se tourna du côté de la mer, et l'on entendit le hou-hou de la chouette. - Voici l'ordre : Insurgez-vous. Pas de quartier! Tu iras ensuite au bois d'Astillé. Tu iras ensuite au bois de Couesbon qui est à une lieue de Ploërmel... Tu iras ensuite à Saint-Ouen-Les-Toits, et tu parleras à Jean Chouan, qui est à mes yeux le vrai chef... Je n'écris rien parce qu'il ne faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste; cela a tout perdu...        Tu verras M. Dubois-Guy à Saint-Brice-en-Cogle.... Tu te déguiseras. C'est facile. Ces républicains sont si bêtes, qu'avec un habit bleu, un chapeau à trois cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de régiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numéros; Tu iras à saint-M'Hervé. Tu y verras Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parné où sont les hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et double charge de poudre pour faire plus de bruit, ils font bien; mais surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer...."

     "...Il est grand temps de faire les deux guerres ensemble; la grande et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne. La Vendée est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est la pire qui est la meilleure. La bonté d'une guerre se juge à la quantité de mal qu'elle fait.... J'aime mieux la guerre de forêts que la guerre des plaines; je ne tiens pas à aligner cent mille paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs embusqués dans les bois. L'armée républicaine est mon gibier. Braconner, c'est guerroyer. Je suis le stratège des broussailles. Pas de quartiers et des embuscades partout! Tu ajouteras que les Anglais sont avec nous. Prenons la république entre deux feux. L'Europe nous aide. Faisons lui la guerre des paroisses..."

     "Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance d'environ deux lieues; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican, également droit sur l'horizon.... La cage de tous ces clochers était alternativement noire et blanche. Cela signifiat que toutes les cloches étaient en branle.On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement... Certainement quelqu'un était traqué. Ce ne pouvait être que lui... Cette affiche était placardée depuis peu de temps, car elle était encore humide. Il lut ceci : République Française, une et indivisible. - Le ci-devant marquis de Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement débarqué sur la côte de Granville, est mis hors la loi. Sa tête est mise à prix.... " "...Le marquis regarda le mendiant. - Ecoutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est sûr. A la métairie vous seriez fusillé. - je suis un pauvre - Ni royaliste, ni républicain? - je ne crois pas - Etes-vous pour ou contre le roi? - Je n'ai pas le temps de ça" "Il y a dans un coin une cruche d'eau, une galette de sarrasin et des châtaignes.." " au bout d'un quart de lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge; mais les riches, ça a sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve." "Est-ce que je vous avais rencontré autrefois? - Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'étais le pauvre du bas du chemin de votre château. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumône; mais celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe.... On est des fois des vingt-quatre heures sans manger. Quelques fois un sou, c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends..."

     "Les bleus, et cela leur était ordonné par un décret révolutionnaire, punissaient très souvent, en y mettant le feu, les fermes et les villages réfractaires; on brûlait, pour l'exemple, toute métairie et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par la loi et qui n'avaient pas ouvert et taillé dans les fourrés des passages pour la cavalerie républicaine. On avait notamment exécuté ainsi tout récemment  dans la paroisse de Bourgon près d'Ernée..." "Cette avant-garde ne faisait-elle pas partie d'une de ces colonnes d'expédition surnommées "colonnes infernales"? " ... Ce fourré, qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait la proportion d'un bois, s'étendait juqu'à la métairie, et cachait, comme tous les halliers bretons, un réseau de ravins, de sentiers et de chemins creux, labyrinthes où les armées républicaines se perdaient..."

     "Ecartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa poitrine nue. Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit entouré d'hommes à genoux. Un immense cri s'éleva : "Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général! Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne. Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de bâtons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des cocardes blanches, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres en cuir, le jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air féroce, tous l'oeil naïf."

        "Le marquis se tourna vers Gavard : -Combien donc êtes-vous? - Sept mille; l'affiche de la république, en révélant votre présence a insurgé le pays pour le roi. Nous avions en outre été avertis sous main par le maire de Granville qui est un homme à nous....  - Et vous êtes sept mille?                - Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain.C'est le rendement du pays. Quand M. Henri de la Rochejaquelein est parti pour l'armée catholique, on a sonné le tocsin, et en une nuit six paroisses lui ont amené dix mille hommes. - Quel sera votre quartier général, monseigneur? - D'abord la forêt de Fougères - C'est une de vos sept forêts, monsieur le marquis....       -Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reçu les bleus? Avez-vous brûlé le hameau? - Non -Brûlez-le. - Les bleus ont essayé de se défendre; mais ils étaient cent cinquante et nous étions sept mille.   - Que faut-il faire des prisonniers? - Fusillez-les"

     "Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une chaumière. Une chaumière en feu est lamentable. La dévastation s'abattant sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a là on ne sait quel contre-sens qui serre le coeur.."

   A PARIS :   "Les expédients réussissaient à la révolution; elle soulevait cette vaste détresse avec deux moyens périlleux, l'assignat et le maximum; l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat.." "Aucune défaillance dans ce peuple. La sombre joie d'en avoir fini avec les trônes. Les volontaires affluaient, offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des districts allaient et venaient, chacun avec sa devise : "Nul ne nous fera la barbe; Plus de noblesse que dans le coeur". Les rues de Paris ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9 thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien. Un accès de folie publique, cela se voit. Cela s'était déjà vu quatre-vingts ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un grand besoin de respirer; de là la Régence qui ouvre le siècle et le Directoire qui le termine.Deux saturnales après deux terrorismes. Après le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gaieté égarée. Une joie malsaine déborda. A la frénésie de mourir succéda la frénésie de vivre, et la grandeur s'éclipsa.C'est ainsi que Paris va et vient; il est l'énorme pendule de la civilisation. Après 93, la Révolution traversa une occultation singulière, le siècle sembla oublier de finir ce qu'il avait commencé...la tragédie disparut dans la parodie, et au fond de l'horizon une fumée de carnaval effaça vaguement Méduse..."

     "93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris.Et qu'est-ce que la Révolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et de Paris sur la France.

     Le Cabaret de la rue du paon : "Robespierre posa la main sur les papiers étalés devant lui : Danton, écoutez, la guerre étrangère n'est rien, la guerre civile est tout.... La guerre de forêt s'organise sur une vaste échelle. En même temps une descente anglaise se prépare; Vendéens et Anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistère parlent la même langue que les topinambous du Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux une lettre interceptée de Puisaye où il est dit que "vingt mille habits rouges distribués aux insurgés en feront lever cent mille". Quand l'insurrection paysanne sera complète, la descente anglaise se fera. Les Anglais ont le choix du point de descente, de Cancale à Paimpol. Vraig préfèrerait la baie de St Brieuc, Cornwallis la baie de St Cast. C'est un détail. La rive gauche de la Loire est gardée par l'armée vendéenne rebelle, et quant aux vingt-huit lieues à découvert entre Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur concours. La descente se fera sur trois points : Plérin, Iffiniac et Pléneuf; de Plérin on ira à St Brieuc, et de Pléneuf à Lamballe; le deuxième jour on gagnera Dinan où il y a neuf cents prisonniers anglais, et l'on occupera en même temps St Jouan et St Méen; on y laissera de la cavalerie; le troisième jour, deux colonnes se dirigeront l'une de St Jouan sur Bédée, l'autre de Dinan sur Bécherel qui est une forteresse naturelle, et où l'on établira deux batteries; le quatrième jour, on est à Rennes. Rennes c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise, Châteauneuf et St Malo tombent. Il y a à Rennes un million de cartouches et cinquante pièces d'artillerie de campagne...

- Qu'ils raffleraient, murmura Danton. Robespierre continua : - Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougères, l'autre sur Vitré, l'autre sur Redon. Dans quinze jours on aura une armée de brigands de trois cent mille hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France. - C'est-à-dire au roi d'Angleterre, dit Danton. - Non, au roi de France. Et Robespierre ajouta : - le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'étranger, et dix-huit cents ans pour éliminer la monarchie.

     " Si cela continue, et si nous mettons ordre, la révolution française se sera faite au profit de Potsdam; elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le petit Etat de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi de Prusse." Et Danton, terrible, éclata de rire. Le rire de Danton fit sourire Marat. - Vous avez chacun votre dada; vous Danton, la Prusse, vous, Robespierre, la Vendée. Vous ne voyez pas le vrai péril : les cafés et les tripots. Le danger n'est ni à Londres, comme le croit Robespierre, ni à Berlin, comme le croit Danton; il est à Paris. Il est dans l'absence d'unité. Le danger est dans la famine... Le danger est dans le papier-monnaie qu'on déprécie. Rue du Temple, un assignat de cent francs est tombé à terre, et un passant, un homme du peuple, a dit : il ne vaut pas la peine d'être ramassé.Il y a à Londres dix-huit fabriques de faux assignats...Les agioteurs et les accapareurs, voilà le danger... Ce qu'il faut c'est un dictateur... Au midi, le fédéralisme; à l'ouest, le royalisme; à Paris, le duel de la Convention et de la Commune; aux frontières, la reculade de Custine et la trahison de Dumouriez... Que nous faut-il? L'unité. Si nous perdons une heure, demain les Vendéens peuvent être à Orléans, et les Prussiens à Paris.

La VENDEE : Les sept Forêts-Noires de Bretagne étaient la forêt de Fougères qui barre la passage entre Dol et Avranches; la forêt de Princé qui a huit lieues de tour, la forêt de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque inaccessible du côté de Ba(e)ignon, avec une retraite facile sur Concornet (Concoret) qui était un bourg royaliste; la forêt de Rennes d'où l'on entendait le tocsin des paroisses républicaines, toujours nombreuses près des villes; la forêt de Machecoul qui avait Charette pour bête fauve; la forêt de la Garnache qui était aux La Trémoille, aux Gauvain et aux Rohan; la forêt de Brocéliande qui était aux fées. Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de "seigneur des sept forêts". C'était le vicomte de Fontenay, prince breton."

     Si l'on veut comprendre la Vendée, qu'on se figure cet antagonisme : d'un côté la révolution française, de l'autre le paysan breton. En face de ces événements incomparables, accès de colère de la civilisation, excès du progrès furieux qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet homme à l'oeil clair et aux cheveux longs, vivant de lait et de châtaignes, borné à son toit de chaume, à sa haie et à son fossé, distinguant chaque hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie, inculte et brodé, tatouant ses habits comme ses ancêtres les Celtes avaient tatoués leurs visages, respectant son maître dans son bourreau, parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée, vénérant sa charrue d'abord, sa grand-mère ensuite, croyant à la sainte Vierge et à la Dame blanche, dévôt à l'autel et aussi à la haute pierre mystérieuse debout au milieu de la lande, aimant ses rois, ses seigneurs, ses prêtres, ses poux; pensif, immobile souvent des heures entières sur la grande grève déserte, sombre écouteur de la mer. Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clarté."

     Le paysan a deux points d'appui : le champ qui le nourrit, le bois qui le cache. Ce qu'étaient les forêts bretonnes, on se le figurerait difficilement; c'étaient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage que ces inextricables enchevêtrements d'épines et de branchages... Des puits ronds et étroits, masqués au-dehors par des couvercles de pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'élargissant sous terre en entonnoir, et aboutissant à des chambres ténébreuses, voilà ce que Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; c'était dans le désert, ici c'était dans la forêt; dans les caves d'Egypte il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants.

     Cette vie souterraine était immémoriale en Bretagne. De tout temps l'homme y avait été en fuite devant l'homme. De là les tanières de reptiles creusées sous les arbres. Cela datait des druides, et quelques-unes de ces cryptes étaient aussi anciennes que les dolmens. Le peuple avait pris le parti de disparaitre. Tour à tour les troglodytes pour échapper aux Celtes, les Celtes pour échapper aux Romains, les Bretons pour échapper aux Normands, les huguenots pour échapper aux catholiques, les contrebandiers pour échapper aux gabelous,, s'étaient réfugiés d'abord dans les forêts, puis sous la terre. Ressource des bêtes. C'est là que la tyrannie réduit les nations."

     "L'épouvante, qui est une sorte de colère, était toute prête dans les âmes, et les tannières étaient toutes prêtes dans les bois, quand la république française éclata. La Bretagne se révolta, se trouvant opprimée par cette délivrance de force. Méprise habituelle aux esclaves."

     "Les tragiques forêts bretonnes reprirent leur vieux rôle et furent servantes et complices de cette rébellion, comme elles l'avaient été de toutes les autres. Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries. Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficulté était d'y respirer. En Ille-et-Vilaine, dans la forêt du Pertre, asile du prince de Talmont, on n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la forêt de Meulac, on ne voyait personne, et il y avait huit mille hommes. Des bataillons invisibles guettaient. Ces armées ignorées serpentaient sous les armées républicaines, sortaient de terre tout à coup et y rentraient, bondissaient innombrables et s'évanouissaient, douées d'ubiquité et de dispertion, avalanche, puis poussière... des jaguars ayant des moeurs de taupes.

     Il n'y avait pas que les forêts, il y avait les bois. De même qu'au-dessous des cités il y a les villages, au-dessous des forêts il y avait les broussailles. Les forêts se reliaient entre elles par le dédale, partout épars des bois. Les anciens châteaux qui étaient des forteresses, les hameaux qui étaient des camps, les fermes qui étaient des enclos faits d'embûches et de pièges, les métairies ravinées de fossés et palissades d'arbres, étaient les mailles de ce filet où se prirent les armées républicaines. Cet ensemble était ce que l'on appelle le Bocage.

     Les hommes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils utilisaient pour cette guerre les galeries des fées et les vieilles sapes celtiques. On apportait à manger aux hommes enfouis... Habituellement le couvercle, fait de mousse et de branches, était si artistement façonné, qu'impossible à distinguer du dehors dans l'herbe, il était très facile à ouvrir et à fermer du dedans. Ils appelaient ce réduit la "loge". On était bien là, à cela près qu'on était sans jour, sans feu, sans pain et sans air. Les hommes dans ces caves de bêtes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, à tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou bien ils priaient pour tuer le temps. "Tout le jour, dit Bourdoiseau, Jean Chouan nous faisait chapeletter.

     Quelques fois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils écoutaient si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu des républicains était régulier, le feu des royalistes était éparpillé; ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement c'était signe que les royalistes avaient le dessus; si les feux saccadés continuaient et s'enfonçaient à l'horizon, c'était signe qu'ils avaient le dessus. Les blancs poursuivaient toujours; les bleus jamais, ayant le pays contre eux.... Des relais d'émissaires étaient établis de forêt à forêt, de village à village, de ferme à ferme, de chaumière à chaumière, de buisson à buisson. Hoche écrivait : "On croirait qu'ils ont des télégraphes."

     C'étaient des clans, comme en Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine. Cette guerre, mon père l'a faite, et j'en puis parler."

     Leur vie en guerre : "Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse abondaient. Pas plus adroits que les braconniers du Bocage et les contrebandiers du Loroux. C'étaient des combattants étranges, affreux et intrépides. Le décret de la levée des trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six cents villages. Le pétillement de l'incendie éclata sur tous les points à la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le même jour. Disons qu'un premier grondement s'était fait entendre dès 1792, le 8 juillet, un mois avant le 10 août, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler fut le précurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les royalistes forçaient, sous peine de mort, tous les hommes valides à marcher. Ils réquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres. Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats, Cathelineau dix mille, Stofflet vingt mille et Charette fut maître de Noirmoutier....Pour soulever ces multitudes, peu de choses suffisait. On plaçait dans le tabernacle d'un curé assermenté, d'un prêtre jureur, comme ils disaient, un gros chat noir qui sautait brusquement dehors pendant la messe.  -C'est le diable! criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu sortait des confessionnaux....

     Au plus fort des mêlées, quand les paysans attaquaient les carrés républicains, s'ils rencontraient sur le champ de combat une croix ou une chapelle, tous tombaient à genoux et disaient leur prière sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels géants, hélas! Ils chargeaient leurs fusils en courant; c'était leur talent. On leur faisait croire ce qu'on voulait; les prêtres leur montraient d'autres prêtres dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serrée, et leurs disaient : Ce sont des guillotinés ressucités...Ils appelaient les prêtres mariés républicains : des sans-calottes devenus sans-culottes. Ils commencèrent par avoir peur des canons, puis ils se jetèrent dessus avec des bâtons, et ils en prirent.....

     Les paysans s'attardaient à piller. Ces dévôts étaient des voleurs. les sauvages ont des vices. C'est par là que les prend plus tard la civilisation. Puysage dit : "J'ai préservé plusieurs fois le bourg de Plélan du pillage." Il se prive d'entrer à Montfort : "Je fis un circuit pour éviter le pillage des maisons des jacobins." Ils détroussèrent Cholet; ils mirent à sac Challans. Après avoir manqué Granville, ils pillèrent Villedieu. Ils appelaient "masse jacobine" ceux des campagnes qui s'étaient ralliés aux bleus, et ils les exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme les soldats, et le massacre comme des brigands. Fusiller les "patauds" c'est-à-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela se "décarêmer". A St Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines, gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit sa montre. A Machecoul, ils mirent les républicains en coupe réglée, à trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chaîne de trente s'appelait le "chapelet". On adossait la chaîne à une fosse creusée et l'on fusillait; les fusillés tombaient dans la fosse parfois vivants; on les enterrait tout de même... Quand ils traversaient un bourg républicain, ils coupaient l'Arbre de la Liberté, le brûlaient et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs allures étaient nocturnes. Règle du Vendéen : être toujours inattendu. Ils faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur passage. Marche de chats dans les ténèbres.... Pendant ce temps-là, Carrier était épouvantable. La terreur répliquait à la terreur.

     La Vendée insurgée ne peut être évaluée à moins de cinq cent mille hommes, femmes et enfants. La Lozère envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit départements se coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie... La grande armée catholique a été un effort insensé; le désastre devait suivre; se figure-t-on une tempête paysanne attaquant Paris.... la cohue des sabots se ruant sur la légion des esprits? Le Mans et Savenay chatièrent cette folie. Passer la Loire était impossible à la Vendée. Elle pouvait tout, excepté cette enjambée.La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin complète César et augmente Napoléon; passer la Loire tue La Rochejaquelein... La vraie Vendée, c'est la Vendée chez elle; là elle est plus qu'invulnérable, elle est insaisissable. Le vendéen chez lui est contrebandier, laboureur, soldat, pâtre, braconnier, franc-tireur, chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bête des bois. Pays, Patrie, ces deux mots résument toute la guerre de Vendée; querelle de l'idée locale contre l'idée universelle; paysans contre patriotes.

     La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'était révoltée pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernière fois, elle a eu tort... Contre le roi ou sous le roi, c'était toujours la même guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre l'esprit central... Toutes les fois que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la royauté ou de la république, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou de la liberté, c'est une nouveauté, et la Bretagne se hérisse. Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Surdité terrible. L'insurrection vendéenne est un lugubre malentendu.

     "Voyez-vous citoyen, dans les villes et dans les gros bourgs, nous sommes pour la révolution, dans la campagne, ils sont contre; autant dire dans les villes on est français et dans les villages on est breton. C'est une guerre de bourgeois à paysans. Ils nous appellent patauds, nous les appelons rustauds. Les nobles et les prêtres sont avec eux."

     " Le but de Lantenac était d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la Basse-Normandie, d'ouvrir la porte à Pitt, et de donner un coup d'épaule à la grande armée vendéenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille paysans. Gauvain a coupé court à ce plan. Il tient la côte... Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on apprend qu'il a marché sur Dol. S'il prend Dol, et s'il établit sur le Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voilà un point de la côte où les Anglais peuvent aborder, et tout est perdu."

     DOL-de-BRETAGNE : Dol, "ville espagnole de France en Bretagne", ainsi le qualifient les cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue gothique, toute bordée à droite et à gauche de maisons à piliers, points alignés, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs très large.Le reste de la ville n'est qu'un réseau de ruelles se rattachant à cette grande rue diamétrale et y aboutissant comme des ruisseaux à une rivière. La ville sans portes ni murailles, ouverte, dominée par le Mont-Dol, ne pourrait soutenir un siège; mais la rue en peut soutenir un. Autant de maisons, autant de forteresses. La vieille halle était à peu près au milieu de la rue.

     Un duel nocturne entre les blancs arrivés le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement éclaté dans la ville. Les forces étaient inégales, les blancs étaient six mille, les bleus étaient quinze cents, mais il y avait égalité d'acharnement. Chose remarquable c'était les quinze cents qui avaient attaqué les six mille.

     D'un côté six mille paysans, avec des coeurs-de-Jésus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs à leurs chapeaux ronds, des devises chrétiennes sur leurs brassards, des chapelets à leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des carabines sans bayonettes, trainant des canons attelés de cordes, mal équipés, mal disciplinés, mal armés, mais frénétiques. De l'autre côté quinze cents soldats avec le tricorne à cocarde tricolore, l'habit à grandes basques et à grands revers, le briquet à poignée de cuivre et le fusil à longue bayonnette, dressés, alignés, dociles et farouches, sachant obéir, volontaires eux aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la révolution des héros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour âme son chef; les royalistes un vieillard, les républicains un jeune homme. D'un côté Lantenac, de l'autre Gauvain. Lantenac était exaspéré contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le battait, ensuite parce que c'était son parent. Lantenac voulait la vraie guerre : se servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. De là l'idée fixe : faire débarquer les Anglais... s'emparer d'un point du littoral, et le livrer à Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans défense, il s'était jeté dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la côte. Le lien était bien choisi. Le canon du Mont-dol balayerait d'un côté le Fresnois, de l'autre Saint-Brelade (Broladre), tiendrait à distance la croisière de Cancale et ferait toute la plage libre à une descente, du Ra (o)z-sur-Couesnon à Saint-Mêloir-des-Ondes.

     Il entendait établir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'après ce principe que mille coups tirés avec dix canons font plus de besogne que quinze cents coups tirés avec cinq canons. Le succès semblait certain. Lantenac alla en hâte avec quelques officiers d'artillerie reconnaître le Mont-Dol. Les paysans s'étaient dispersés dans la ville. Ils avaient garé leur artillerie avec les bagages sous les voûtes de la vieille halle, et, las, buvant, mangeant, "chapelletant", ils s'étaient couchés pêle-mêle en travers de la grande rue, plutôt encombrée que gardée.

     Tout à coup, à la lueur du crépuscule, ceux qui n'avaient pas encore fermé les yeux virent trois pièces de canons braquées à l'entrée de la grande rue. C'était Gauvain.Le premier moment fut terrible. On criait, on courait, beaucoup tombaient. Combat lugubre, mêlé de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient l'obscurité. Tout était fumée et tumulte... Pourtant l'intrépide désordre des paysans finit par se mettre sur la défensive; ils se replièrent sous la halle, vaste redoute obscure, forêt de piliers de pierre. Là ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait à un bois leur redonnait confiance. Ils avaient du canon, mais au grand étonnement de Gauvain, ils ne s'en servaient point; cela tenait à ce que les officiers d'artillerie étant allés avec le marquis reconnaître le Mont-Dol les gars ne savaient faire des couleuvrines et des bâtardes; mais ils criblaient de balles les bleus qui les canonnaient.Cela devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transformée en citadelle, c'était l'inattendu.

     Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le côté opposé. Le chef venu tout changea de face... Le marquis mit en batterie deux pièces de seize. Trois fois il ajusta Gauvain et le manqua. Gauvain avait devant lui, en défalquant les morts et les fuyards, au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait à lui que douze cents hommes maniables. Gauvain était du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille halle, où les Vendéens s'étaient crénelés, était adossée à une dédale de ruelles étroites et tortueuses.... Il prit la tête de la colonne et, pendant que la canonnade continuait des deux côtés, ces vingt hommes, glissant comme des ombres, s'enfoncèrent dans les ruelles désertes. Gauvain arriva à l'extrémité d'une ruelle d'où l'on rentrait dans la grande rue; seulement on était de l'autre côté de la halle. La position était tournée. De ce côté-ci il n'y avait pas de retranchement... Gauvain leva son épée, il cria : "Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le reste sur le centre!" Les douze coups de fusil partirent et les sept tambours sonnèrent la charge. Toute cette masse paysanne se sentit prise à revers, et s'imagina avoir une nouvelle armée dans le dos... En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifiés se désagrégèrent... Le marquis de Lantenac vit cette déroute et il dit : "Décidément les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les Anglais."

     Cimourdain dit à Gauvain : - Où en sommes-nous?
Gauvain répondit : - J'ai dispersé les bandes de Lantenac. Le voilà acculé à la forêt de Fougères. Dans huit jours il sera cerné.... Il regarda Gauvain en face : - Pourquoi as-tu fait mettre en liberté ces religieuses du couvent de St Marc-le-Blanc? - Je ne fais pas la guerre aux femmes - Pour la haine une femme vaut dix hommes. Pourquoi as-tu refusé d'envoyer au tribunal révolutionnaire tout ce troupeau de vieux prêtres fanatiques pris à Louvigné? - Je ne fais pas la guerre aux vieillards. -Pourquoi, après la victoire de Landéan, n'as-tu pas fait fusiller tes trois cents paysans prisonniers? - Parce que Bonchamp avait fait grâce aux prisonniers républicains...

     Le voyageur qui, il y a quarante ans, entré dans la forêt de Fougères du côté de Laignelet, en ressortait du côté de Parigné, faisait, sur la lisière de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En débouchant du hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue, la Tourgue morte, lézardée, sabordée, démantelée... Ce qu'on avait sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du bois comme un malfaiteur. La Tourgue signifie la Tour-Gauvain et était en 1793 une forteresse....

     Juillet s'écoula, août vint, un souffle héroïque et féroce passait sur la France. Marat un couteau au flanc, Charlotte Corday sans tête, tout devenait formidable. Quand à la Vendée, battue dans la grande stratégie, elle se réfugiait dans la petite, plus redoutable.... Un décret envoyait en Vendée l'armée de Mayence; huit mille Vendéens étaient morts à Ancenis, les Vendéens étaient repoussés à Nantes, débusqués à Montaigu, expulsés de Thouars, chassés de Noirmoutier, culbutés hors de Cholet, de Mortagne et de Saumur; ils évacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils étaient battus à Pornic, aux Sables, à Fontenay, à Doué; ils étaient en échec à Luçon, en déroute à la Roche-sur-Yon; mais d'une part, ils menaçaient La Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise, aux ordres du général Craig, n'attendait qu'un signal du marquis de Lantenac pour débarquer...

     Dans ce mois d'août La Tourgue était assiégée. Le marquis de Lantenac : - vous êtes quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes dix-neuf hommes qui nous défendons... Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces enfants ont été adoptés par un de vos bataillons, et ils sont à vous. Nous vous offrons de vous rendre ces trois enfants. A une condition c'est que nous aurons la sortie libre.... Si vous refusez les enfants meurent.

Pour connaître le dénouement très inattendu il vous faudra à présent acheter ou emprunter l'ouvrage...
Alain GOUAILLIER

 

2- "Les Chouans" de Balzac

          Honoré Balzac est natif de Tours.Se croyant poète il n'arrive pas à se réaliser dans l'écriture ni dans les affaires. Un fait historique datant de 1798 lui apportera la gloire : la guerre des Chouans. Il se rend pendant deux mois à Fougères chez l'ami de son père, le général baron de Pommereul. Durant cinq mois il écrit quatre tomes de son roman en 1829, à l'âge de 31 ans.
     L'action se passe dans les "premiers jours de l'an VIII; au commencement de vendémiaire", soit dans les derniers jours de septembre 1799 et se situe par-delà Fougères, en allant vers Mayenne et Mortagne.

Extraits :

     "Du sommet de la Pélerine apparaît aux yeux du voyageur la grande vallée du Couësnon, dont l'un des points culminants est occupé à l'horizon par la ville de Fougères. Son château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre routes importantes, position qui la rendait jadis une des clés de la Bretagne. De là les officiers découvrirent, dans toute son étendue, ce bassin aussi remarquable par la prodigieuse fertilité de son sol que par la variété de ses aspects. De toutes parts, des montagnes de schiste s'élèvent en amphithéâtre, elles déguisent leurs flancs rougeâtres sous des forêts de chênes, et recèlent dans leurs versants des vallons pleins de fraîcheur. Ces rochers décrivent une vaste enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s'étend avec mollesse une immense prairie dessinée comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent d'irréguliers et de nombreux héritages, tous plantés d'arbres, donnent à ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de France, et il enferme de féconds secrets de beauté dans ses contrastes multipliés dont les effets sont assez larges pour saisir les âmes les plus froides. En ce moment, la vue de ce pays était animée de cet éclat fugitif par lequel la nature se plaît à rehausser parfois ses impérissables créations...

     Pendant que le détachement traversait la vallée, le soleil levant avait lentement dissipé ces vapeurs blanches et légères qui, dans les matinées de septembre, voltigent sur les prairies. A l'instant où les soldats se retournèrent, une invisible main semblait enlever à ce paysage le dernier des voiles dont elle l'aurait enveloppé, nuées fines, semblables à ce linceul de gaze diaphane qui couvre les bijoux précieux et à travers lequel ils excitent la curiosité. Dans le vaste horizon que les officiers embrassèrent, le ciel n'offrait pas le plus petit nuage qui pût faire croire, par sa clarté d'argent, que cette immense voûte bleue fût le firmament. C'était plutôt un dais de soie supporté par les cimes inégales des montagnes, et placé dans les airs pour protéger cette magnifique réunion de champs, de prairies, de ruisseaux et de bocages. Les officiers ne se lassaient pas d'examiner cet espace où jaillissent tant de beautés champêtres. Les uns hésitaient longtemps avant d'arrêter leurs regards parmi l'étonnante multiplicité de ces bosquets que les teintes sévères de quelques touffes jaunies enrichissaient des couleurs du bronze, et que le vert émeraude des prés irrégulièrement coupés faisait encore ressortir. les autres s'attachaient aux contrastes offerts par des champs rougeâtres où le sarrasin récolté se dressait en gerbes coniques semblables aux faisceaux d'armes que le soldat amoncèle au bivouac, et séparés par d'autres champs que doraient les guérets des seigles moissonnés. Ca et là, l'ardoise sombre de quelques toits d'où sortaient de blanches fumées; puis les tranchées vives et argentées que produisaient les ruisseaux tortueux du Couësnon, attiraient l'oeil par quelques-uns de ces pièges d'optique qui rendent, sans qu'on sache pourquoi, l'âme indécise et rêveuse. La fraîcheur embaumée des brises d'automne, la forte senteur des forêts, s'élevaient comme un nuage d'encens et enivraient les admirateurs de ce beau pays, qui contemplaient avec ravissement ses fleurs inconnues, sa végétation vigoureuse, sa verdure rivale de celle d'Angleterre, sa voisine dont le nom est commun aux deux pays. Quelques bestiaux animaient cette scène déjà si dramatique. Les oiseaux chantaient, et faisaient ainsi rendre à la vallée une suave, une sourde mélodie qui frémissait dans les airs...." 

     "Dans ces temps de discorde, les habitants de l'Ouest avaient appelé tous les soldats de la République, des "Bleus". Ce surnom était dû à ces premiers uniformes bleus et rouges... Cette colonne était le contingent péniblement obtenu du district de Fougères. Le gouvernement avait demandé cent mille hommes, afin d'envoyer de prompts secours à ses armées, alors battues par les Autrichiens en Italie, par les Prussiens en Allemagne, et menacées en Suisse par les Russes... Les départements de l'Ouest, connus sous le nom de Vendée, la Bretagne et une portion de la Basse Normandie, pacifiés depuis trois ans par les soins du général Hoche après une guerre de quatre années, paraissait avoir saisi ce moment pour recommencer  la lutte."

     "En considérant ces hommes étonnés de se voir ensemble, et ramassés comme au hasard, on eût dit la population d'un bourg chassée de ses foyers par un incendie. Mais l'époque et les lieux donnaient un tout autre intérêt à cette masse d'hommes. Un observateur initié au secret des discordes civiles qui agitaient alors la France aurait pu facilement reconnaître le petit nombre de citoyens sur la fidélité desquels la République devait compter dans cette troupe, presque entièrement composée de gens qui, quatre ans auparavant, avaient guerroyé contre elle. Les républicains seuls marchaient avec une sorte de gaieté. Quant aux autres individus de la troupe, s'ils offraient des différences sensibles dans leurs costumes, ils montraient sur leurs figures et dans leurs attitudes cette expression uniforme que donne le malheur. Bourgeois et paysans, tous gardaient l'empreinte d'une mélancolie profonde; leur silence avait quelque chose de farouche, et ils semblaient courbés sous le joug d'une même pensée, terrible sans doute, mais soigneusement cachée, car leurs figures étaient impénétrables; seulement la lenteur peu ordinaire de leur marche pouvait trahir de secrets calculs. De temps en temps, quelques-uns d'entre eux, remarquables par des chapelets suspendus à leur cou, malgré le danger qu'ils couraient à conserver ce signe d'une religion plutôt supprimée que détruite, secouaient leurs cheveux et relevaient la tête avec défiance. Ils examinaient alors à la dérobée les bois, les sentiers et les rochers qui encaissaient la route, mais de l'air avec lequel un chien, mettant le nez au vent, essaie de subodorer le gibier; puis, en n'entendant que le bruit monotone des pas de leurs silencieux compagnons, ils baissaient de nouveau leurs têtes et reprenaient leur contenance de désespoir, semblables à des criminels emmenés au bagne pour y vivre, pour y mourir..." 

     " - c'est que, répondit le sombre interlocuteur avec un accent qui prouvait une assez grande difficulté de parler français, c'est là, dit-il en étendant sa rude et large main vers Ernée, là est le Maine, et là finit la Bretagne...

     -D'où viens-tu? - Du pays des "Gars" - Ton nom? - "Marche-à-terre" - Pourquoi portes-tu, malgré la loi, ton surnom de chouan?..."

     L'embuscade : (sous le Directoire, un détachement militaire républicain, sous les ordres du commandant Hulot, emmène des jeunes gens de la réquisition du pays de Fougères. En chemin un paysan surnommé Marche-à-terre vient à leur rencontre et leur tient conversation. Le commandant, le trouvant suspect, le fait s'asseoir, surveillé par deux hommes, et envoie quatre soldats en éclaireurs à l'approche d'un bois. Bientôt les deux émissaires de la gauche du chemin reviennent sans avoir rien vu d'inquiétant...)

     ...."Pendant que les deux tirailleurs lui faisaient un espèce de rapport, Hulot cessa de regarder Marche-à-terre. Le Chouan se mit alors à siffler vivement, de manière à faire retentir son cri à une distance prodigieuse; puis, avant qu'aucun de ses surveillants l'eût même couché en joue, il leur avait appliqué un coup de fouet qui les renversa sur la berme. Aussitôt des cris ou plutôt des hurlements sauvages surprirent les républicains. Une décharge terrible, partie du bois qui surmontait le talus où le Chouan s'était assis, abattit sept ou huit soldats. Marche-à-terre, sur lequel cinq ou six hommes tirèrent sans l'atteindre, disparut dans le bois après avoir grimpé le talus avec la rapidité d'un chat sauvage; ses sabots roulèrent dans le fossé, et il fut aisé de lui voir alors aux pieds les gros souliers ferrés que portaient habituellement les chasseurs du roi. Aux premiers cris jetés par les Chouans, tous les conscrits sautèrent dans le bois à droite, semblables à ces troupes d'oiseaux qui s'envolent à l'approche d'un voyageur.

- Feu sur ces mâtins-là! cria le commandant. La compagnie tira sur eux, mais les conscrits avaient su se mettre à l'abri de cette fusillade en s'adossant à des arbres; et avant que les armes eussent été rechargées, ils avaient disparu.

- Décrétez donc des légions départementales, hein! dit Hulot... Il faut être bête comme le Directoire pour vouloir compter sur la réquisition de ce pays-ci...

- Voilà des crapauds qui aiment mieux leurs galettes que le pain de munition, dit Beau-Pied, le malin de la compagnie.

     A ces mots des huées et des éclats de rire partis du sein de la troupe républicaine honnirent les déserteurs, mais le silence se rétablit tout à coup. Les soldats virent descendre péniblement du talus les deux chasseurs que le commandant avait envoyés battre les bois de la droite. Le moins blessé des deux soutenait son camarade, qui abreuvait le terrain de son sang. Les deux pauvres soldats étaient parvenu à la moitié de la pente lorsque Marche-à-terre montra sa face hideuse : il ajusta si bien les deux Bleus qu'il les acheva d'un seul coup, et ils roulèrent pesamment dans le fossé. A peine avait-on vu sa grosse tête, que trente canons de fusil se levèrent; mais semblable à une figure fantasmagorique, il avait disparu derrière les fatales touffes de genêts. Ces événements, qui exigent tant de mots, se passèrent en un moment; puis en un moment aussi, les patriotes et les soldats de l'arrière-garde rejoignirent le reste de l'escorte.- En avant! s'écria Hulot.

     La compagnie se porta rapidement à l'endroit élevé et découvert où le piquet avait été placé. Là, le commandant mit la compagnie en bataille; mais il n'aperçut aucune démonstration hostile de la part des Chouans, et crut que la délivrance des conscrits était le seul but de cette embuscade." ....

  ....   "Les berges du chemin sont encaissées par des fossés dont les terres sans cesse rejetées sur les champs y produisent de hauts talus couronnés d'ajoncs. Cet arbuste, qui s'étale en buissons épais, fournit pendant l'hiver une excellente nourriture aux chevaux et aux bestiaux; mais tant qu'il n'est pas récolté, les Chouans se cachaient derrière ses touffes d'un vert sombre. Ces talus et ces ajoncs, qui annoncent au voyageur l'approche de la Bretagne, rendaient alors cette partie de la route aussi dangereuse qu'elle est belle..."

     "Galope-chopine évita soigneusement la grande route, et guida les deux étrangères à travers l'immense dédale de chemins de traverse de la Bretagne. Mademoiselle de Verneuil comprit alors la guerre des Chouans. En parcourant ces routes elle put mieux apprécier l'état de ces campagnes qui, vues d'un point élevé, lui avaient paru si ravissantes; mais dans lesquelles il faut s'enfoncer pour en concevoir et les dangers et les inextricables difficultés. Autour de chaque champ, et depuis un temps immémorial, les paysans ont élevé un mur en terre, haut de six pieds, de forme prismatique, sur le faîte duquel croissent des châtaigniers, des chênes, ou des hêtres. Ce mur, ainsi planté, s'appelle une "haie" (la haie normande), et les longues branches qui la couronnent, presque toujours rejetées sur le chemin, décrivent au-dessus un immense berceau. Les chemins, tristement encaissés par ces murs tirés d'un sol argileux, ressemblent aux fossés des places fortes, et lorsque le granit qui, dans ces contrées, arrive presque toujours à fleur de terre, n'y fait pas une espèce de pavé raboteux, ils deviennent alors tellement impraticables que la moindre charrette ne peut y rouler qu'à l'aide de deux paires de boeufs et de deux chevaux petits, mais généralement vigoureux. Ces chemins sont si habituellement marécageux, que l'usage a forcément établi pour les piétons dans le champ et le long de la haie un sentier nommé une "rote", qui commence et finit avec chaque pièce de terre. Pour passer d'un champ dans un autre, il faut donc remonter la haie au moyen de plusieurs marches que la pluie rend souvent glissantes.

     Les voyageurs avaient encore bien d'autres obstacles à vaincre dans ces routes tortueuses. Ainsi fortifié, chaque morceau de terre a son entrée qui, large de dix pieds environ, est fermée par ce qu'on nomme dans l'Ouest un "échalier". L'échalier est un tronc ou une forte branche d'arbre dont un des bouts, percé de part en part, s'emmanche dans une autre pièce de bois informe qui lui sert de pivot. L'extrémité de l'échalier se prolonge un peu au-delà de ce pivot, de manière à recevoir une charge assez pesante pour former un contrepoids et permettre à un enfant de manoeuvrer cette singulière fermeture champêtre dont l'autre extrémité repose dans un trou fait à la partie inférieure de la haie...

     Ces haies et ces échaliers donnent au sol la physionomie d'un immense échiquier dont chaque champ forme une case parfaitement isolée des autres, close comme une forteresse, protégée comme elle par des remparts. La porte, facile à défendre, offre à des assaillants la plus périlleuse de toutes les conquêtes. En effet, le paysan breton croit engraisser la terre qui se repose, en y encourageant la venue de genêts immenses, arbuste si bien traité dans ces contrées qu'il y arrive en peu de temps à hauteur d'homme. Ce préjugé, digne de gens qui placent leurs fumiers dans la partie la plus élevée de leurs cours, entretient sur le sol et dans la proportion d'un champ sur quatre, des forêts de genêts, au milieu desquelles on peut dresser mille embûches. Enfin il n'existe peut-être pas de champ où il ne se trouve quelques vieux pommiers à cidre qui y abaissent leurs branches basses et par conséquent mortelles aux productions du sol qu'elles couvrent; or si vous venez à songer au peu d'étendue des champs dont toutes les haies supportent d'immenses arbres à racines gourmandes qui prennent le quart du terrain, vous aurez une idée de la culture et de physionomie du pays.

     On ne sait si le besoin d'éviter les contestations a, plus que l'usage si favorable à la paresse d'enfermer les bestiaux sans les garder, conseillé de construire ces clôtures formidables dont les permanents obstacles rendent le pays imprenable, et la guerre des masses impossible. Quand on a, pas à pas, analysé cette disposition du terrain, alors se révèle l'insuccès nécessaire d'une lutte entre des troupes régulières et des partisans; car cinq cents hommes peuvent défier les troupes d'un royaume. Là était tout le secret de la guerre des Chouans..." 

     La Bretagne est, de toute la France, le pays où les moeurs gauloises ont laissé les plus fortes empreintes. Les parties de cette province où, de nos jours encore, la vie sauvage et l'esprit superstitieux de nos rudes aïeux sont restés, pour ainsi dire, flagrants, se nomment le pays des "Gars". Lorsqu'un canton est habité par nombre de Sauvages semblables à celui qui vient de comparaître dans cette Scène, les gens de la contrée disent : Les gars de telle paroisse; et ce nom classique est comme une récompense de la fidélité avec laquelle ils s'efforcent de conserver les traditions de langage et des moeurs gaëliques; aussi leur vie garde-t-elle de profonds vestiges des croyances et des pratiques superstitieuses des anciens temps. Là, les coutumes féodales sont encore respectées. Là les antiquaires retrouvent debout les monuments des Druides. Là, le génie de la civilisation moderne s'effraie de pénétrer à travers d'immenses forêts primordiales. Une incroyable férocité, un entêtement brutal, mais aussi la foi du serment; l'absence complète de nos lois, de nos moeurs, de notre habillement, de nos monnaies nouvelles, de notre langage, mais aussi la simplicité patriarcale et d'héroïques vertus s'accordent à rendre les habitants de ces campagnes plus pauvres de combinaisons intellectuelles que ne le sont les Mohicans et les Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale, mais aussi grands, aussi rusés, aussi durs qu'eux. La place que la Bretagne occupe au centre de l'Europe la rend beaucoup plus curieuse à observer que ne l'est le Canada. Entouré de lumières dont la bienfaisante chaleur ne l'atteint pas, ce pays ressemble à un charbon glacé qui resterait obscur et noir au sein d'un brillant foyer. Les efforts tentés par quelques grands esprits pour conquérir à la vie sociale et à la prospérité cette belle partie de la France, si riche de trésors ignorés, tout, même les tentatives du gouvernement, meurt au sein de l'immobilité d'une population vouée aux pratiques d'une immémoriale routine. Ce malheur s'explique assez par la nature d'un sol encore sillonné de ravins, de torrents, de lacs et de marais; hérissé de haies, espèces de bastions en terre qui font, de chaque champ, une citadelle; privé de routes et de canaux; puis par l'esprit d'une population ignorante, livrée à des préjugés dont les dangers seront accusés par les détails de cette histoire, et qui ne veut pas de notre moderne agriculture. La disposition pittoresque de ce pays, les superstitions de ses habitants excluent et la concentration des individus et les bienfaits amenés par la comparaison, par l'échange d'idées. Là point de villages. Les constructions précaires que l'on nomme des logis sont clairsemées à travers la contrée. Chaque famille y vit comme dans un désert. Les seules réunions connues sont les assemblées éphémères que le dimanche ou les fêtes de la religion consacrent à la paroisse. Ces réunions silencieuses, dominées par le recteur, le seul maître de ces esprits grossiers, ne durent que quelques heures. Après avoir entendu la voix terrible de ce prêtre, le paysan retourne pour une semaine dans sa demeure insalubre; il en sort pour le travail, et y rentre pour dormir. S'il y est visité, c'est par ce recteur, l'âme de la contrée. Aussi, fût-ce à la voix de ce prêtre que des milliers d'hommes se ruèrent sur la république, et que ces parties de la Bretagne fournirent cinq ans avant l'époque à laquelle commence cette histoire, des masses de soldats à la première chouannerie. Les frères Cottereau, hardis contrebandiers qui donnèrent leur nom à cette guerre, exerçaient leur périlleux métier de Laval à Fougères. Mais les inssurections de ces campagnes n'eurent rien de noble et l'on peut dire avec assurance qui si la Vendée fit du brigandage une guerre, la Bretagne fit de la guerre un brigandage. La proscription des princes, la religion détruite ne furent pour les Chouans que des prétextes de pillage, et les événements de cette lutte intestine contractèrent quelque chose de la sauvage âpreté qu'ont les moeurs en ces contrées. Quand de vrais défenseurs de la monarchie vinrent recruter des soldats parmi ces populations ignorantes et belliqueuses, ils essayèrent mais en vain, de donner, sous le drapeau blanc, quelque grandeur à ces entreprises qui avaient rendu la chouannerie odieuse et les Chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer les masses peu civilisées d'un pays.

     Le tableau de la première vallée offerte par la Bretagne aux yeux du voyageur, la peinture des hommes qui composaient le détachement des réquisitionnaires, la description du gars apparu sur le sommet de la Pélerine, donnent en raccourci une fidèle image de la province et de ses habitants. Une imagination exercée peut, d'après ces détails, concevoir le théâtre et les instruments de la guerre; là en étaient les éléments. Les haies si fleuries de ces belles vallées cachaient alors d'invisibles agresseurs. Chaque champ était alors une forteresse, chaque arbre méditait un piège, chaque vieux tronc de saule creux gardait un stratagème. Le lieu du combat était partout. Le fusil attendait au coin des routes les Bleus que de jeunes filles attiraient en riant sous le feu des canons, sans croire être perfides; elles allaient en pélerinage avec leurs pères et leurs frères demander des ruses et des absolutions à des vierges de bois vermoulu. La religion ou plutôt le fétichisme de ces créatures ignorantes désarmait le meurtre de ses remords. Aussi une fois cette lutte engagée, tout dans le pays devenait dangereux: le bruit comme le silence, la grâce comme la terreur, le foyer domestique comme le grand chemin. Il y avait de la conviction dans ces trahisons. C'était des Sauvages qui servaient Dieu et le roi, à la manière dont les Mohicans font la guerre. Mais pour rendre exacte et vraie en tout point la peinture de cette lutte, l'historien doit ajouter qu'au moment où la paix de Hoche fut signée, la contrée entière redevint et riante et amie. Les familles qui, la veille, se déchiraient encore, le lendemain soupèrent sans danger sous le même toit..."

     "...En 1827, un vieil homme accompagné de sa femme marchandait des bestiaux sur le marché de Fougères, et personne ne lui disait rien quoiqu'il eût tué plus de cent personnes, on ne lui rappelait même point son surnom de Marche-à-terre; la personne à qui l'on doit de précieux renseignements sur tous les personnages de cette scène, le vit emmenant une vache et allant de cet air simple, ingénu qui fait dire : - Voilà un bien brave homme!"

Alain GOUAILLIER, qui vous incite ainsi à lire ce roman historique...

     On peut aussi aller à la Médiathèque locale pour connaître l'Histoire d'Acigné. Dans l'ouvrage d'Alain RACINEUX "Histoire d'Acigné et ses environs" 1999, il est noté page 119 et suivantes :

"... C'est au printemps 1794, sous la Convention, que se déclencha ouvertement la Chouannerie en Ille-et-Vilaine. Il y eut une compagnie chouanne à St-Didier, une autre à St Jean-sur-Vilaine et une autre à Domagné....Il y eut peut-être quatre ou cinq particuliers à Acigné et six ou sept à Brécé... Les bandes de Chouans extérieures firent quelques incursions sur Acigné. Une victime ciblée fut Joseph Chalmel notaire public, membre du conseil du district et organisateur de la vente des biens du curé réfractaire.... En 1795 on nota "... dans un canton de 4 à 5 lieues carrées de pays, dix Chouans stables y répandent plus de terreur que deux cent hommes de troupes...."... En l'An V de la république un Chouan abattit l'arbre de la liberté à Acigné.... " en 1796 six individus de la garde territoriale de Servon furent saisis par une compagnie de Chouans habillés en Bleus. Quatre ont été égorgés par ces monstres sanguinaires..." "Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1799, vingt Chouans s'emparèrent, à main armée, du poste militaire des Forges de Noyal. Les témoins les décrivirent comme habillés d'une petite veste courte, d'un chapeau rond avec ruban blanc et tous armés de carabines...

     " Le rôle de la garde nationale d'Acigné se monte à 242 hommes. On y trouverait à peine 18 défenseurs de la patrie" (rapport du 19 février 1799)

     Le premier assassinat a été commis par les Chouans à Villory, hameau de la Bouëxière proche d'Acigné. Le 12 avril 1796, une vingtaine de cultivateurs travaillant à "émotter du guéret" dans un champ s'étaient réunis sous un châtaignier vers 16 heures pour collationner. Ils furent abordés par trois hommes armés de fusils. Après les avoir salués, leur chef, nommé Joseph Fouillard, leur demanda s'ils n'avaient pas vu des Chouans et sur leur réponse négative, il les accusa d'être de leur parti. L'un des cultivateurs, nommé Michel Desbien, leur répondit qu'ils étaient si peu Chouans que six d'entre eux étaient même de la garde territoriale. "Puisque tu es de la garde", reprit Fouillard, "tu ne seras pas fâché qu'on te fusille!". A ces mots Desbien qui était assis par terre, voulut se lever. Fouillard recula quelques pas et lui tira un coup de fusil qui le tua net. Les autres cultivateurs, épouvantés, prirent la fuite avec précipitation... Les deux camarades de Fouillard poursuivirent ceux qui avaient fui par le chemin, tirèrent par-dessus la haie, atteignirent Jean Lhermenier et Michel Jadré, qui s'affaissèrent et qu'ils achevèrent à coups de sabre et de crosse de fusil.

     Joseph Fouillard laboureur et tisserand naquit à Acigné au village de Louvigné. A l'époque de la Révolution, il vivait chez sa mère, à Broons-sur-Vilaine....Il se trouvait travailler à Acigné dans une ferme lorsque quatre Chouans l'embauchèrent dans leurs rangs aux environs de Noël 1795. Il les suivit et combattit avec eux pendant six mois. Les Chouans de Vitré firent leur soumission le 30 juin 1796. Comme eux, Fouillard déposa ses armes. Il fut amnistié. Fouillard ne put se résoudre à rester tranquille après la pacification. IL avait pris goût aux embuscades et à la guérilla.Au début de 1797 il fut accusé d'avoir rançonné des particuliers, et soupçonné de deux meurtres à La Bouëxière et à Brécé. Il fut arrêté par une patrouille à Châteaubourg et conduit au corps de garde, d'où il s'enfuit.De nouveau arrêté le 1er mai 1797 par trois militaires de la garnison de Vitré. Quinze jours plus tard il s'évada de la prison de Rennes avec trois compagnons de cellule et coucha à la ferme de "Pont-Briand" en Cesson "dans le foin sans que personne le sut". Le 3 juillet une patrouille de quatre soldats fut envoyée à leur recherche sur la commune d'Acigné. En passant au village de Louvigné, ils découvrirent deux des évadés dans la boutique du maréchal-ferrant. Ils voulurent les arrêter. L'un d'eux s'échappa en les frappant à coups de bâton, l'autre fut pris après avoir résisté. Il s'agissait de Fouillard. Les soldats le lièrent avec une bretelle de fusil. Mais au bout de quelques pas Fouillard cassa la bretelle et s'enfuit en sautant une barrière....On n'entendit plus parler de lui jusqu'à la mi-novembre où le propriétaire de la ferme de sa mère fut assassiné... Puis le 4 décembre 1797, Louis Bierras, acignolais patriote anciennement réfugié à Servon du temps de la Chouannerie, fut invité à une fête campagnarde en après-midi au Chesnais car il savait jouer du violon. Bierras y trouva une soixantaine de personnes qu'il fit danser. Vers 16 heures Fouillard et un de ses amis entrèrent dans le cellier de Foucaut, fermier chez qui se déroulait la fête, et ils trinquèrent avec quelques-uns des invités. Vers 17 heures, un repas fut servi. On y convia les deux rebelles. Fouillard, pour remercier, "régala la compagnie de plusieurs chansons chouanniques". Après avoir bu, mangé et chanté il se rendit avec son associé dans la salle de bal. Reconnaissant alors Bierras, il se jeta sur lui, le maltraita, puis retourna sur ses pas chercher son fusil. Aucun des invités ne vint secourir le malheureux. Au contraire, on lui demanda de continuer à jouer du violon. Bierras s'approcha de la porte en jouant, puis se précipita dehors... Fouillard avait disparu....Les autorités décidèrent alors de payer des espions. Fouillard, avec trois complices, fut repéré au moulin de la Quinvraye sur la commune de Betton, dans la nuit du 8 au 9 janvier 1798. Au moment de cerner les étables de la ferme, trois des suspects sortirent par la porte de derrière de l'étable à vaches et s'enfuirent pieds nus dans la campagne.Ils furent poursuivis. L'un d'eux se rendit. Un autre plongea dans la rivière où il fut rattrapé. le troisième s'enfuit par le pont. Retournant à la ferme la troupe fouilla les greniers et y découvrit Fouillard, caché sous les planches. Un rapport raconta que Fouillard fit feu et que les volontaires l'abattirent.... Il avait 23 ans....

   ...  Le curé d'Acigné Paul Le Tranchant exerçait clandestinement son ministère. Il fut inscrit sur la liste des émigrés! ....Il ne put reprendre le culte public qu'à partir du 6 novembre 1796. Plus tard de nouvelles persécutions reprirent. Paul Le Tranchant fut arrêté sur dénonciation la nuit de Noël 1797. Il était camouflé à la ferme de la Timonière d'Acigné, chez Julien Veillard, commandant de la garde nationale d'Acigné! il fut emprisonné deux ans à la tour Le Bat à Rennes. On dit que son vicaire l'abbé Lévêque, passa lui aussi une partie de la Révolution caché à Acigné chez un menuisier...."

- "Béatrix" :

après l'ouvrage des "Chouans" dont le décor se situait entre Fougères et Alençon, Balzac - seulement âgé de 31 ans - vient à Guérande en juin 1830 accompagné de sa maîtresse Laure de Berny, mère de famille nombreuse de 53 ans.

     Partis de la région de Tours les deux amants parviennent en bateau à Saint-Nazaire puis s'installent à Guérande. Ils sont de suite impressionnés par la beauté de cette ville fortifiée : Balzac s'inspire des lieux pour écrire son nouveau roman "Béatrix" :

     "Après Guérande il n'est plus que Vitré au centre de la Bretagne et Avignon dans le midi, qui conservent au milieu de notre époque, leur intacte configuration du Moyen-Age". ... "La ville produit sur l'âme l'effet que produit un calmant sur le corps, elle est silencieuse autant que Venise...."

     Quant aux habitations : "... quelques-unes reposent sur des piliers de bois qui forment des galeries, sous lesquelles les passants circulent, et dont les planchers plient sans rompre. les maisons des marchands sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées." Au marché, Balzac est frappé par le cloisonnement des classes sociales et des métiers : "...paludiers, paysans marins se distinguent par leurs costumes et se tiennent à distance respectueuse de la bourgeoisie, de la noblesse et du clergé...."

     Guérande bien en Bretagne! ..." même après la Révolution de 1830, Guérande est encore une ville à part, essentiellement bretonne, catholique fervente, silencieuse et recueillie, où les idées nouvelles ont peu d'accès..."

     Les environs désolés de la ville : "le pays est mal desservi par de rares et mauvais chemins.... Balzac note l'événement du "passage de quelques malades allant prendre les bains de mer" et que : "...jetée au bout du continent la ville ne mène à rien et personne ne vient à elle...."

     Par contre : ..."A l'entour, le pays est ravissant, les haies sont pleines de fleurs, de chèvre-feuilles, de buis, de rosiers, de belles plantes. Vous diriez un jardin anglais dessiné par un grand artiste."

     Et que dire de l'enthousiasme de Balzac au Croisic : "... mon compas à la main, debout sur un rocher à cent toises au-dessus de l'océan, dont les lames se jouaient dans les brisants, j'arpentais mon avenir en le meublant d'ouvrages, comme un ingénieur qui sur un terrain vide, trace des forteresses et des palais...."